AUTO BIOGRAPHIE
CRÉE POUR SURVIVRE, MOURIR POUR EXISTER.
Note de l’auteur
Dans mon existence, rien n’est ce qui semble être.
J’espère aider, à travers soixante dix années d’une démarche picturale singulière, une jeunesse victime d’une médiocratie nocive pour la création. La liberté est un combat de chaque instant.
Le Surévisme est une évidence artistique contemporaine, non un manifeste d’une médiocrité intellectuelle.
Comprenez que Les Éditions du Surévisme est un alias de : « Crée pour survivre, mourir pour exister. »
C’est une identité contemporaine qui définit mon entité éditoriale comme le prolongement direct de mon existence. C’est paradoxalement non pas une maison d’édition ordinaire, mais un corps vivant d’écriture.
Bref, la définition du Surévisme est la réalité d’un créateur artistique et littéraire fondée sur la survie poétique de l’âme dans un monde saturé de logique spécieuse et d’oubli.
En hommage aux créateurs non pas rejeté mais exclus, Le Surévisme, c’est l’art de créer pour ne pas disparaître.
Factuellement, Crée pour survivre, mourir pour exister est une attitude qui refuse l’exclusion de fait par l’ordre établi du sens, pour que l’âme retrouve sa voix dans le chaos d’une humanité à la raison spécieuse.
Le Surévisme s’est forgé dans le feu, la perte et la matière de la solitude de l’exclusion.
Le surévisme ne sera jamais une école ni un style ; c’est l’attitude vitale de créer par l’écriture, et les arts pour survivre à la neutralité du monde.
Chaque toile, chaque sculpture, chaque mot que j’ai tracé est un fragment de survie arraché au silence.
De la cendre de tableaux brûlés à la fonte de bijoux sculptés en or, de la peinture éclatée sur les écailles du monde à la lettre tremblée sur la page, tout procède d’un même cri : refuser de disparaître pour la vérité humaine.
Je suis un héritier de ces gestes premiers de l’aïeul qui pour répondre au souffle de son créateur, s’exprimait sur les parois de sa grotte. Ses signes déformés n’obéissait à rien d’autre qu’à la nécessité de dire avant de s’éteindre.
Aujourd’hui, ma peinture s’écrit lui est en offrande. Les couleurs sont devenues mots, les formes phrases, les silences ponctuation.
Je ne peins plus : j’écris dans la même urgence, avec la même matière : l’être.
Si L’écriture a pris le relais du pinceau, la création demeure identique , je transforme l’indifférence, et la douleur en acte créateur.
Bessalem Alain Lucien alias Mathius To’erau, le Suréviste, Tahiti, avril 2025. »
CHAPITRE I
Une offrande en héritage
La création artistique est innée et se transmet par l’héritage d’un don. Mon grand-père, ma grande mère et sa sœur sont nés avec un talent musical. Ma mère est venue au monde avec l’oreille absolue. Parmi mes frères et sœurs, je suis le seul héritier connu avec un talent artistique. Pour décrire la transmission d’une prédisposition en matière d’art, je dois remonter une quarantaine d’années avant ma naissance.
En janvier 1910, Paris est victime des pires inondations de son histoire. Dans le quartier de Montparnasse devenu un îlot, Léonie Poitevin, ma future grande mère porte ses treize ans avec élégance. Son violon sous le bras, elle se pose une question d’adolescente : quel trottoir de la rue de Vanves va-t-elle choisir pour se rendre à deux pas de son domicile chez son professeur de musique. Les parents de cette jeune fille insouciante sont arrivés d’un village du Berry nommé Nuret-le-Ferron. Son père est employé aux services municipaux du 14e arrondissement, et lorsque cet homme apprend les visites d’ateliers d’artistes par ses enfants, il est incapable de leur enseigner les dangers de la vie. Parfois, Léonie, pour aider sa sœur à répéter ses leçons de chant, l’accompagne au conservatoire national.
La jeune violoniste aime beaucoup la peinture, les tableaux de nus la laissent sans effroi. Ce sont certains personnages exprimant la vanité qu’elle déteste, les paysages qui chantent la beauté des âmes et de la nature l’émeuvent. Parfois, avant sa leçon de musique journalière, elle marche plusieurs kilomètres pour flâner quelques instants dans un bâtiment nommé « La Ruche ». Ce vieil immeuble parisien abrite des étrangers et des misères cosmopolites dans une soixantaine d’ateliers d’artistes. Au détour d’une porte ouverte, la jeune musicienne admire en silence les œuvres. Le regard bienveillant de cette adolescente au violon sur les tableaux est plus important aux yeux de nombreux artistes de la Ruche que le regard du marchand de tableaux Zborowski sur leurs travaux. Zborowski est un poète rabatteur d’œuvres picturales modernes pour le compte de Jonas Netter, un riche industriel alsacien.
Monsieur Trichet, professeur de violon de Léonie, est aussi le propriétaire du magasin d’instruments et de partitions de musique rue de Vanves ; ce lieu est par ailleurs un endroit où les gens viennent parler d’art. Ce chef d’orchestre amateur montre des attentions particulières devant le talent et la beauté physique de son élève.
La jeune Léonie Poitevin lit beaucoup et se refuse à dessiner, pourtant elle exécute à ciseaux levés les patrons de ses robes. En plus de ses cours de violon, elle apprend le piano. Son talent musical est irrigué de la chance d’être née dans un quartier qui rassemble de nombreux esprits créatifs et parfois lumineux. Elle travaille intensément son violon pour préparer l’audition de l’Association artistique des Concerts Colonne. En pleine Première Guerre mondiale, la jeune violoniste est admise, sous la direction de Gabriel Pierné, dans cet orchestre de réputation internationale. La musicienne de seize ans épouse son professeur de musique plus âgé qu’elle d’un quart de siècle. Sa nature discrète attire les confidences des clients assidus du magasin de son mari. L’un d’eux, Jonas Netter, riche collectionneur alsacien lui confie qu’il est devenu l’ami de l’artiste peintre Utrillo, et comment il a acquis une quarantaine de toiles de Modigliani.
Pour essayer d’oublier l’angoisse de la Grande Guerre, le ménage Trichet s’attable quelques soirs par semaine, au café du Dôme du boulevard Montparnasse. Dans cet établissement à la mode, le Tout-Paris intellectuel aime à rencontrer des artistes reconnus, des impresarios, des marchands d’art, des collectionneurs et toute une faune d’étrangers. Léonie préfère la Rotonde, le café d’en face qui accueille les artistes maudits, parias et souvent dépouillés de leurs œuvres pour quelques sous. Après avoir acheté ses cigarettes au marché noir auprès du patron de l’établissement, elle assiste aux va-et-vient de Picasso cherchant des querelles amicales à Modigliani. Elle assiste en terrasse à la mendicité de Utrillo pour quelques verres d’alcool de plus, ou aux ronflements de Soutine ivre mort, et aux chants des poètes marginaux.
Rapidement, les fréquentations amicales de Léonie deviennent insupportables pour son mari, il exprime sa jalousie avec violence. Ce professeur de musique âgé souffre de l’envahissement de ces artistes étrangers pendant que ses amis français meurent au combat contre les Allemands. Dans son magasin de musique, l’époux aigri revendique haut et fort d’y recevoir des artistes et des esthètes qui échangent d’autres certitudes que celles de ces immigrés miséreux. En réalité, par un phénomène d’acculturation artistique, les années de la Grande Guerre ont totalement bouleversé la culture parisienne, certains Français refusant avec véhémence cette assimilation culturelle non choisie. En 1920, la guerre est finie depuis deux ans et Paris s’étourdit dans les Années folles. Léonie Trichet accouche, en novembre de la même année, d’une petite Josette (ma future mère). Pour contribuer aux dépenses familiales, elle abandonne ses prestations auprès de l’Orchestre Colonne et donne des cours de piano et de violon.
En automne de 1923, la petite Josette Trichet vient d’avoir trois ans et réussit à se hisser sur un tabouret pour jouer du piano, sans jamais l’avoir appris. Bientôt, Monsieur Trichet, son père, expliquera fièrement aux journalistes comment il a découvert le don de son enfant qui possède l’oreille absolue.
À cette époque, la poétesse américaine Gertrude Stein et son frère Léo surveillent avidement le bouillon de culture de Montparnasse. Ils ont rendu célèbres Picasso, Braque et Matisse en Russie et aux États-Unis. La poésie de la peinture de Modigliani est pour la plupart rassemblée — et endormie — chez le collectionneur français Jonas Netter. Ce sont les années de domination des surréalistes sur le reste des arts. Un jeune artiste peintre montparnassien, Émile Guillaume, surgit dans le cercle des débats artistiques du quartier. Il habite rue Vercingétorix, à quelques pas du magasin de musique des Trichet. Il est diplômé des Beaux-Arts de Paris, et voue une admiration sans retenue à son maître Henri Cormon. Il professe des idées rebelles et prétend échapper à la mainmise des marchands d’art sur la majorité des collectionneurs. Pour lui, depuis l’après Première Guerre mondiale, le succès d’un artiste français dépend uniquement des dollars et du bon vouloir du goût américain. À la terrasse du café du Dôme, parfois il provoque la foule en criant : vive la Bretagne, vive les ciels des bords de mer, vive le bleu, vive la fuite loin de Paris. Émile est surtout un charmeur échappé avec succès de ses études au grand séminaire, et qui bouffe du curé ; sa mère le destinait à devenir cardinal. Cet artiste peintre de souche bretonne garde des idées bien arrêtées contre sa génitrice, il est en colère et le fait savoir par ses bruyants discours sur les arts. Certaines langues murmurent qu’il est l’amant de la jeune épouse du marchand de musique de la rue de Vanves.
Josette Trichet vient d’avoir six ans et conduit l’orchestre du Damier, composé de 105 musiciens, dans l’ouverture du « Comte de Egmont, de Beethoven, » à la Sorbonne. Son père l’exhibe sans retenue. Léonie, la mère de la petite virtuose déconcertée par la foule en train d’applaudir à tout rompre le don musical de sa fille, se moque bien d’avoir transmis une oreille absolue à son enfant, elle refuse qu’elle devienne une attraction de cirque. Ce qu’elle enseigne à Josette, c’est la musique pour maîtriser les dissonances lorsque l’on est habité par l’harmonie.
Les journalistes et les personnalités défilent chez les Trichet. La renommée du don musical de Josette dépasse les frontières. En Suisse, dans « l’Impartial » de la Chaux-de-Fonds, on apprend tout de la vie de l’enfant prodige. Sous la plume signée « Jaboune », on prend connaissance, le 12 avril 1927, que l’enfant de sept ans répugne à quitter sa poupée pour moins de cent musiciens - l’article du journal est de cent trente lignes. Léonie recherche une issue pour arracher sa fille des mains cupides et mercantiles de son mari mégalo. Le professeur Trichet porte des rêves grandioses pour son enfant, son magasin de musique est devenu le rendez-vous d’impresarios de toutes sortes. Léonie garde en mémoire, au début de son mariage, les menaces de son mari pour la placer en maison de correction si elle refusait de lui obéir ; devenue mère de famille elle refuse la tutelle du tyran. Depuis peu, elle a un amant et veut quitter le foyer conjugal pour sauver sa fille des griffes de son mari.
Le 9 octobre 1927, un long article, signé Jean Stylo, paraît sous la rubrique « Entre nous » dans le dimanche Illustré.
« La petite Josette Trichet, âgée de sept ans, vient de diriger avec aisance et autorité la Marche du Prophète de Meyerbeer et l’Ouverture du Comte d’Egmont de Beethoven… ».
L’article élogieux devient subitement critique.
« Rossini avait quelque peu raison : il est des précocités gênantes, agaçantes et même effrayantes… Pour ma part, quand j’entends un de ces jeunes phénomènes, je ne goûte aucun plaisir ; au contraire, je ressens une sorte de souffrance mêlée de pitié. Je pense à l’existence du malheureux marmot qui, en fait de jeu, ne joue guère que du violon et du piano et je me dis que pour un Mozart ou un Saint-Saëns qui ont tenu après avoir promis, la plupart de ces petits surchauffés finissent, et souvent de bonne heure, dans la médiocrité… ».
À la lecture de cet article, Léonie décide d’arracher « Sa » Josette à l’emprise de son mari. Elle refuse l’exhibition de son enfant comme une poupée à musique mécanique dans les salles de concert. En 1928, elle s’enfuit avec sa fille du domicile conjugal de Paris pour rejoindre à La Baule, en Bretagne, le jeune artiste peintre Émile Guillaume, le Montparnassien. Léonie attendra jusqu’à la disparition de son mari Trichet, au début des années cinquante, pour se remarier avec Émile.
Chapitre II
La forge du créatif.
Pour le confort du lecteur, je garde sous silence la trentaine d’années qui séparent l’enfant prodige (ma mère) de ma naissance. À la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la France se trouve dans une situation économiquement et socialement difficile.
Le premier mai 1947, Josette Trichet dite Mademoiselle Guillaume, mais mariée Bessalem (c’est le nom de mon géniteur) accouche à la clinique d’Escoublac-La-Baule, de son troisième enfant. Ma grand-mère Léonie Trichet-Guillaume (mais encore mariée !) réalise les démarches d’enregistrement de ma naissance, mon prénom est Alain et mon nom Bessalem. J’utiliserai mon identité d’artiste, Mathius, un peu plus tard. Je reviendrai sur mon acte de naissance qui est un faux authentique.
À deux ans, une connaissance de mon père me menace d’être avalée par la pleine lune si je refuse de m’endormir. Ma mère, présente, s’emporte violemment contre l’ami de son mari, et disparaît de la chambre sans me rassurer. La terreur m’envahit, j’essaie de sortir du berceau, mais les barreaux sont trop hauts ; les hurlements de détresse décuplés par un sentiment d’abandon sont sans fin. Pourtant, lorsque l’on me pose sur le rebord de la fenêtre du salon, je reste des heures sans produire de bruit ; mon œil surveille, à travers la vitre, le ciel pour attraper au vol un oiseau et visiter un imaginaire rassurant. Bien sûr, en grandissant, sur la garniture de cette même fenêtre, je commence à démonter des réveils et j’effectue une chirurgie méticuleuse sur tous les objets mécaniques à portée de mes mains.
Jusqu’à mes six ans la famille habite villa Sagittaire, allée des Platanes à Escoublac-La-Baule. Ma mère joue couramment de tous les instruments de musique, elle a obtenu très jeune un premier prix de conservatoire de piano, cependant ses instruments préférés sont le hautbois et le violoncelle. À trente-quatre ans, devenue mère de six enfants, elle divorce et reste sans emploi ; l’ancienne enfant prodige musicale parisienne s’enfonce chaque jour dans un enfer existentiel, en province. Son violoncelle est détruit, le hautbois a disparu, et elle oublie d’accorder son piano ; la musicienne pleure, pleure, et mon âme pleure avec elle.
En 1954, Ernest Hemingway est prix Nobel de littérature. Ma grand-mère, triste du décès d’Henri Matisse, plante, en son souvenir, un rosier grimpant sur le mur de l’atelier de peinture de mon grand-père. En Algérie, c’est le début de la guerre. Maman, désunie de son mari kabyle, nous installe dans une maison au milieu d’un champ de pommes de terre en lisière des marais près du Pouliguen, au lieu-dit « Le Grand Clos ». Elle inscrit en grandes lettres noires, sur le poteau en ciment de la porte d’entrée, « Villa Tartempion ». Chaque jour je parcours deux kilomètres cinq cent à pied pour aller à la grande école. En classe, il m’est difficile de lire, car certains termes arrivent mal à se fixer dans mes yeux. Les enfants se moquent de moi. Pourtant, à la lecture d’un mot imprononçable, j’ai sur eux l’avantage de le déchiffrer instantanément dans ma tête, et de le retenir parfaitement. Malheureusement, comme je suis incapable de l’exprimer verbalement, l’entourage me considère comme « Le » cancre. En hiver la chaudière de la maison reste très souvent sans charbon. À l’école, au fond de la classe, un vrai radiateur en fonte me réchauffe, et mon charabia scolaire s’exprime sur les cahiers d’école avec un graphisme en traits violine pour former des dessins que j’aime.
En public ou en famille, Mamé, ma grand-mère, parle peu ; elle m’appelle Bidou et me fait partager ses connaissances du monde artistique. Sans jamais m’avoir parlé de son violon, elle me transmet l’intelligence de ses mains en éduquant mes doigts avec la délicatesse d’une violoniste. Le soir, j’effectue le chemin de retour à la maison des douleurs, seul dans l’obscurité. À l’arrivée aux terrains de tennis, avec leurs hauts grillages et leurs espaces vides, l’atmosphère du lieu m’enveloppe d’une musique discordante et irréelle. En tremblant, je surveille les ombres qui se déplacent au gré du vent ; encore trois cents mètres à marcher, et l’enfer familial de la « Villa Tartempion », m’accueillent en silence. En lieu et en place de dîner, en hiver, je vais vite m’endormir tout habillé sous quelques couvertures. La violente et définitive interdiction d’accès à la maison familiale, imposée à mon père par ma mère, a annihilé mon espoir d’être comme les autres enfants.
Entre deux portes-fenêtres d’une pièce vide de la maison, les instruments de musique pleurent en silence l’enfant prodige. Parfois, Josette joue du piano ; elle accomplit des miracles en m’imprégnant d’harmonies extraordinaires, et lorsque je suis seul, j’invente sur le piano des mélodies qui me rassurent. Un après-midi, maman me surprend en train d’improviser, elle m’écoute attentivement. Subitement, elle me saisit les mains du clavier et déclare en m’agressant violemment s’être sacrifiée pour ses enfants et, de tous, je suis celui qui lui cause le plus de tourments. En larmes, elle me reproche de n’écouter personne, et m’affirme que l’école est inutile pour ceux qui disposent de mon talent. Elle me relâche les mains et disparaît dans sa chambre aux volets fermés. Ce jour-là, je décide d’arrêter définitivement de jouer du piano ; soixante ans, après je tiens toujours parole.
En classe, le maître raconte des âneries. Il affirme que des anges volaient autour du bûcher de Jeanne d’Arc. Révolté par les mensonges de l’instituteur, j’interviens devant la classe pour certifier l’inexistence des anges. Instantanément, la haine du maître d’école s’exprime au travers d’une discrimination sans retenue à mon égard ; mes tourments deviennent plus lourds, je suis exclu, rejeté, insulté. Pendant des mois, je vomis tous les matins avec de terribles maux d’estomac ; ma mère me demande d’arrêter de jouer le malade pour échapper à l’école. Les marais deviennent mon refuge. Sur les talus qui bordent l’étier, je parle et chante aux aubépines enracinées dans le sel ; leurs piques s’entendent à protéger leurs fleurs des visiteurs indésirables. Mes blessures douloureuses se soignent aux charmes de la beauté délicate des aubépines. Au Pays du ciel blanc, je me nourris de la poésie des marais salants pour m’apaiser.
La rumeur jetée par le maître d’école — Mathius n’est qu’un voyou — est parvenue dans les familles du quartier ; interdiction définitive est faite aux enfants de me fréquenter. Mon grand-père, Émile Guillaume, discerne en moi un éternel rebelle ; à son avis, à force de ne rien entendre et de ne rien apprendre, je finirai sur l’échafaud ! Je sais que la guillotine nous ampute de la tête. Je suis né avec un sixième doigt à chaque pied, on m’a opéré. Je me souviens de l’infirmière qui me câlinait ; elle-même avait été accidentée : il ne lui restait qu’un moignon à un poignet. J’étais persuadé que j’allais finir coupé en morceaux.
La famille me déclare autiste ou fou, et je me retrouve devant des docteurs qui me posent des questions bizarres. Une blouse blanche me propose de dessiner ce que je veux sur les feuilles de papier devant moi. L’image d’un arbre m’apporte une présence, mon crayon adhère au papier et rapidement la feuille de papier devient trop petite, alors je dessine sur toutes les feuilles jusqu’à ce que mes dessins deviennent abstraits. Les docteurs déclarent qu’il est urgent de me libérer de mon environnement. Après le jugement des spécialistes, je retourne à l’école pour constater l’absence de mon bourreau d’instituteur. Il me faudra attendre plus d’un demi-siècle pour apprendre que des parents d’élèves, extérieurs à mon quartier du Grand Clos, avaient signé une pétition pour dénoncer le racisme du maître à mon égard.
En face de mon école primaire, qu’on surnomme « Tanchou », un maréchal-ferrant est à l’ouvrage, les portes de son atelier grandes ouvertes. Lorsque je sors de classe, mes yeux traversent l’avenue et restent fascinés par la forge tourmentée et son énorme soufflet. La rythmique de la masse du forgeron frappant le métal en feu sur l’enclume, crée dans mon imaginaire des mélodies aux couleurs éphémères. Lorsque les notes de musique vont mourir dans le bac d’eau, je rentre à la maison avec plein de chants inconnus dans la tête. Grâce à cette imprégnation des harmonies particulières du ferronnier de La Baule, je créerai à Tahiti, dans un quart de siècle, des bijoux originaux en métaux précieux, sans jamais avoir appris la bijouterie.
Un jour d’été, ma mère m’annonce qu’elle m’envoie en pension pour me discipliner ; mon numéro de pensionnaire cousu sur mes vêtements est le 117. La Turmelière, située à côté du château en ruines de Joachim du Bellay à Liré, est un aérium pour enfants en difficulté. C’est Madame Nicole, l’épouse du directeur du pensionnat, qui m’accueille en me serrant dans ses bras. Elle me présente aux éducatrices et éducateurs de l’institution et leur demande d’exiger de moi la propreté. Je garde une profonde reconnaissance envers cette Dame extraordinaire. Chaque dernier dimanche du mois, les enfants de la pension attendent la visite de leurs familles. Ce jour-là, une éducatrice m’enferme à titre préventif. Bien sûr, je suis heureux de revoir mes grands-parents, mais si ma mère les accompagne, je m’enfuis à toutes jambes dans la campagne. C’est toujours le même voisin paysan qui me poursuit et qui me ramène hilare avec son tracteur.
Après quelques mois de bonheur à la Turmelière, le retour à la maison des douleurs m’oblige à me réfugier dans les marais. Bien sûr, les salines ne ressemblent en rien à la mare de la pension, mais sous la tenture de l’eau des marécages, des mondes inconnus apaisants me rassurent. Par-delà les « paludes », la côte Sauvage s’offre à l’océan avec ses pays plus lointains et mystérieux. Parfois, à marée basse, je m’accroupis dans la crique de la grotte des Korrigans. La vue grandiose du destin des vagues sur les rochers m’inspire ; il me parvient des nouvelles du monde à travers des châteaux d’eaux de mer qui s’élèvent à l’horizon. Ces demeures étranges sont immenses et s’accrochent au ciel, elles finissent toujours par s’écrouler dans un amas de perles d’eau et d’écume à mes pieds. Suis-je en exil ?
En 1956, Henri Matisse est exposé au musée d’Art moderne de Paris, Albert Camus publie « La chute », les peintres Marie Laurencin et Jackson Pollock meurent et, dans les marais, les cailloux et mon lance-pierre sont devenus les accessoires de chasse pour ma survie alimentaire. Certaines familles du quartier invitent souvent mes frères et sœurs à manger.
L’atelier de peinture d’Émile Guillaume — ses petits-enfants l’appellent Dadé — est un de mes endroits secrets. Ce lieu magique recèle une bibliothèque regorgeant de trésors éblouissants, de livres d’art, de peinture, de sculpture, d’histoire et de civilisations inconnues. Ces ouvrages d’où surgissent des tableaux de maître avec des pages contiguës remplies d’explications techniques ou philosophiques m’éblouissent. J’ai repoussé l’école, mais cet atelier devient la grande université de toutes mes connaissances. Pour apprendre à bien lire -, mon maître, c’est la main -, je pilote mon doigt avec le bout de mon index pour reconnaître les syllabes imprononçables. Mon cerveau déchiffre mot après mot les grands livres ; j’asphyxie ma dyslexie par le vouloir.
Lors d’un nouveau séjour à la Turmelière, je prends contact avec le feu à l’atelier de poterie. Modeler de la terre et la faire cuire me fait rêver. Madame Nicole me confie la responsabilité de l’atelier d’imprimerie, je dois remplir à l’envers les composteurs qui serviront à l’impression des articles. Composer les mots sans commettre la moindre erreur est un miracle qui se produit à chacun de mes imprimés.
De retour dans l’atelier bibliothèque de Dadé, j’étudie dans les livres d’art les œuvres de Cézanne, de Camille Claudel, de Rodin, de Braque, de Matisse, de Gauguin, bref je me remplis du talent de centaines d’artistes. Comme j’entends beaucoup parler de Pablo Picasso, mon regard se fixe sur sa peinture. Il est espagnol et son père, professeur, lui a enseigné le dessin et lui a donné sa propre palette de peinture le jour de ses seize ans. Je ressens, en regardant les œuvres de Picasso, qu’il essaie d’oublier ce qu’on l’a obligé à apprendre. Moi, je refuse de copier les tableaux ! Je confie mes certitudes à Mamé qui s’empresse de les répéter à Dadé. Mon grand-père me demande : « pourquoi me dis-tu que Picasso voulait désapprendre à dessiner ». Je lui réponds le plus naturellement du monde : « Parce qu’il savait déjà dessiner, il n’avait pas besoin de copier ». L’ancêtre marmonne avant de disparaître : « Merde alors, comment ce gosse peut-il savoir cela ? »
Ma mère, lorsqu’elle joue d’un instrument de musique, reste terrifiée à l’idée du jugement d’un auditeur averti. Un jour qu’elle est à son piano, je m’approche d’elle sans bruit. Elle ressent ma présence, referme le clavier, se lève et s’éloigne de l’instrument sans me regarder. Je la poursuis en lui criant qu’elle joue mieux du hautbois, et je rajoute, en hurlant, que j’ai découvert son violoncelle cassé dans le grenier. Elle me claque violemment la porte de sa chambre au nez.
Avec mes relations familiales difficiles, j’ai trouvé une manière de m’endormir. J’apaise mon esprit des questions qui me persécutent en battant la paillasse avec ma nuque, et la tête sous la couverture, en récitant : « Ma maman est morte, ma maman est morte ». Le matin, je me sens mieux.
En 1957, Albert Camus reçoit le prix Nobel, c’est la première exposition personnelle de Francis Bacon, le grand chef d’orchestre Arturo Toscanini meurt et, une fois de plus, les blouses blanches m’envoient me tranquilliser à la Turmelière. De retour à l’atelier de poterie, je réalise une grande œuvre en terre cuite. Tout le monde y discerne un oiseau, mais c’est un dieu possédant des ailes pour parcourir l’Univers. J’émaille « l’oiseau-dieu », de bleu et de blanc. Lorsque madame Nicole montre ma poterie à Dadé, il évoque celles de Picasso, parle de mythologie grecque. Je suis fier de mon dieu.
La construction de mes discours semble incompréhensible pour mon entourage, qu’importe, je sais très bien ce que je sais. Depuis ma découverte de la perspective en deux dimensions sur les tapisseries du Moyen Âge, ma vision de la peinture a changé ; maintenant, j’affirme que la lumière est la troisième dimension d’un tableau. En réalité, mes analyses me rendent ridicule aux yeux de ceux qui m’écoutent, sauf pour ce qu’est de ma grand-mère.
Mon grand maître en arts est un des sculpteurs de Rodin. J’aime caresser ses œuvres sur le livre où je ressens la main de ce « monsieur » Camille Claudel en train de sculpter. Pour information, j’ai appris à soixante ans l’identité féminine de Camille Claudel, en regardant le film interprété par Isabelle Adjani et Gérard Depardieu. J’en suis encore bouleversé, j’ai beaucoup pleuré de colère, de rage et de peine pour elle. Mon maître en création fut une femme. Quel destin ! Camille reste en moi.
À la Maison des douleurs, je dessine au crayon sur les photographies des revues, je forme sur les images un entrelacs de petites facettes emboîtées les unes dans les autres, chacune d’entre elles retient sa parcelle de couleur dominante. Ce que j’ignore, c’est qu’à force de travail et d’obstination, j’ai fondé, dans ce taudis de la villa Tartempion, la base de ce qui sera plus tard l’aventure du « facettisme ».
CHAPITRE III.
L’épreuve de la petite mort.
Adolescent, mon imagination se recompose toutes les nuits aux cieux des espoirs.
Le 29 juin 1960, sur la plage Saint-Benoît, à deux pas du Pouliguen, s’élève au-dessus de la mer une structure métallique, le plongeoir est à cinq mètres de hauteur. Je me trouve à nager dans les parages ; un homme imprudent plonge et me plante ses incisives au sommet de ma tête. Le médecin constate une fêlure et extrait deux dents encastrées dans mon crâne. Les microbes sont à l’ouvrage, je tombe dans le coma, on diagnostique une méningite, il s’agit d’une septicémie. Le praticien, à mon chevet, confie à ses confrères le peu de chances de survie à une telle infection. La peur d’être enterré vivant provoque une lutte de toutes mes forces contre le cercueil. Après de terribles souffrances, je sors d’un coma de dix jours. Les docteurs pronostiquent la paralysie permanente d’une partie de mes membres. Moi, je me déclare guéri ! Au bout de quelques semaines d’exercices physiques improvisés, le docteur stupéfait constate ma guérison et me félicite pour ma volonté. Mais un mal persiste sournoisement, des vertiges et des angoisses terribles m’accablent physiquement et mentalement.
À la sortie de l’hôpital, je retourne à la Maison des douleurs. Rapidement mes grands-parents, hors de la présence de ma mère, me convoquent officiellement chez eux pour me tenir un discours professoral sur mon avenir. Pour garder mon calme, j’imagine le sourire et la couleur des yeux de la Vénus de Milo en plâtre, sans tête ni bras, trônant sur un coin du bar du salon. Le mot « cuisiné » résonne dans mon cerveau et, sans réfléchir, je choisis l’offre de devenir apprenti cuisinier pour manger à ma faim. Mon apprentissage s’effectue à l’hôtel des Dunes de La Baule ; en quelques mois on me confie l’élaboration des sauces, puis la responsabilité de la décoration et la mise en place du buffet des hors-d’œuvre et des desserts. Créer des plateaux de crustacés en rajoutant des couleurs avec des légumes, des fruits et fleurs du jardin, stimule mon esprit. Le chef de cuisine me considère comme son meilleur apprenti et me prédit un grand avenir. Mais la discipline répétitive et rigoriste de ce métier n’est pas faite pour moi.
L’amour de mes quinze ans est une jeune fille danoise qui se prénomme Loni. Elle travaille au pair pendant ses quelques mois d’études au lycée de La Baule-les-Pins. Ma nymphe se passionne pour la poésie, la littérature française et la mythologie celte. Ses amis étudiants apprécient ma compagnie. Loni m’apporte des réponses à mes interrogations sur les belles-lettres. La lecture de la poésie devient en moi une musique qui chante l’espoir. La découverte du jazz me permet de créer dans ma tête, avec les souffles de la nature, des chants divins. Les couleurs des paysages deviennent ma palette de lumière. Loni me donne plein de feuilles blanches et m’autorise à utiliser sa boîte d’aquarelles. Dans les marais, je peins en sa présence. Ainsi, au début de l’automne de l’année 1961, et pour quelques mois, je trouve ma place dans un cénacle d’étudiants étrangers qui n’attendent rien d’autre de moi que ma présence, mes peintures et mes poèmes. La bienveillance de Loni me confirme mon véritable destin artistique. Picturalement, les salines sont sans véritable perspective, elles sont difficiles à peindre. Combien savent que les marais salants sont la meilleure des universités pour comprendre les prismes de la lumière et pour manipuler la couleur sur une palette de peinture ?
Jamais remis de mon accident du plongeoir et malgré mon apparence physique impressionnante, mon état de santé reste précaire. La chaleur en cuisine, mon travail intellectuel et le départ définitif de Loni finissent par avoir raison de mes forces. Mon énergie psychique, accablée par des engourdissements inconvenants de mon corps, me laisse trop souvent abattu. Un médecin généraliste incompétent me déclare épileptique et m’assomme de molécules inappropriées. Pour ma survie, je continue de lire, de peindre, mais de pilule en pilule et d’effets délétères en conséquence morbides, la drogue chimique agit sur mon psychisme et me paralyse mentalement. Je finis par me retrouver presque inconscient à l’hôpital Pont Piétin de Blain. Le docteur Corman constate les erreurs de diagnostic de son collègue et déclare : « Il est totalement épuisé, il faut le faire dormir ». Ma cure de sommeil dure une grande semaine et le médecin me prescrit un antidépresseur léger et beaucoup de repos. À la sortie de l’hôpital, j’entends affirmer : « Il faut l’éloigner par tous les moyens de sa famille, sinon cela risque de finir en tragédie. » Dans ma tête, cette déclaration m’accuse d’être un criminel en puissance qui risque de monter sur l’échafaud. J’ai conscience de pouvoir me métamorphoser en un animal sauvage qui craint tout sans avoir peur de rien. Ma nature a toujours été de protéger ma mère et, aujourd’hui, la peur de moi-même m’accable. Il me faut quitter définitivement l’enfer de la villa Tartempion.
Dans l’attente du départ, le retour à La Baule-Escoublac s’impose, et je gagne ma vie au jour le jour en devenant pompiste, braconnier, caddie au golf, pêcheur, jardinier, etc. Mon ami Michel Chelet me demande : « Serais-tu capable de vendre tes tableaux sur le port du Pouliguen ? » Son idée est excellente, je me remets à dessiner en rehaussant les formes avec de la couleur. À ma plus grande surprise, j’en vends. Mon grand-père apprend l’affaire et, cocasserie familiale, il me confie un carton de ses dessins non signés pour les vendre. Des dessins d’Émile Guillaume se retrouvent en l’été 1963 sur le port du Pouliguen au milieu de gouaches signées « AB ». Bizarrement, mes jeunes productions se vendent mieux que celles du grand-père. Devant le succès de mes gouaches à la vente, Dadé propose de me préparer au concours d’entrée à l’École des Beaux-Arts de Paris, il est sûr de mon talent pour réussir l’épreuve. Jamais je n’apprendrai à copier ! Lorsque ma main dessine le port du Pouliguen, c’est l’âme du lieu que j’exprime et non la reproduction de l’endroit.
Au début de l’année 1965, une convocation du commissariat pour « affaire me concernant » m’arrive par huissier. Après une longue attente à l’hôtel de police, le commissaire me reçoit et brutalement me demande : « Quelle nationalité choisis-tu : française ou algérienne ? » Mon Père, Boudjema Bessalem, d’origine kabyle, serait-il de nationalité algérienne ? Moi, Alain Lucien Bessalem (Mathius) de race celte, je suis bien né français à La Baule, mais la guerre d’Algérie est encore présente dans les administrations d’État. Mon lieu de naissance est bien breton, même totalement français : j’inscris « Français » et signe le papier du commissaire. Cette demande officielle du choix de ma nationalité m’a profondément blessé ; la rage et la colère m’envahissent, il est temps, grand temps, de quitter ce monde absurde. Quelques jours après cette affreuse agression administrative, nous sommes le mercredi 5 mai 1965, il est sept heures du matin, le ciel est d’un bleu si profond qu’il emplit mon âme de bonheur. Avec un sac à dos sur lequel est calligraphié : « Merde à Dieu, j’irai sur le toit du monde ! », je quitte la Maison des douleurs pour rejoindre la route du bord de mer. Mon être envahi par l’émotion crie : je suis libre ! Libre… oui ! Libre ! Une voiture s’arrête, son chauffeur m’indique qu’il va à Paris, et je lui réponds, moi aussi. À dix-huit ans (la majorité à cette époque est à vingt et un ans), lorsque la presqu’île guérandaise est derrière moi, et que nous arrivons à Nantes, mon nom, Alain Lucien Bessalem, est devenu : « Mathius ».
CHAPITRE IV
Paris les quais de la Seine.
Sans argent à mon arrivée dans la capitale, je comprends d’instinct qu’il me faut habiter sur les quais de Seine pour monter à l’assaut de Paris ; ma niche se trouve au bout de l’île de la Cité. La nuit, pour me reposer, mes yeux fixent un grand saule pleureur en train de frémir ; l’ombre de ses feuilles palpite sur les bords de la Seine. Après quelques nuits d’observation, j’entreprends de souligner ses ombres projetées sur le muret du square et le quai du Vert Galant. Pour réaliser mon idée, il me faut acheter de quoi dessiner. Le soir, aux Halles, les maraîchers vous payent dix francs pour les aider à décharger les caisses de leur camion. Arrivé sur place, je choisis un homme en blouse de maraîcher et lui demande : « Bonjour, monsieur, êtes-vous disposé à m’employer cette nuit ? » S’il accepte, je reçois dix francs par camion déchargé. Une partie de cet argent me sert à manger et le reste à acheter du matériel de dessin. Pour réaliser ma future œuvre, je marche dans la nuit à la recherche de concepts clairs-obscurs. Le plus souvent, au bout de quelques pas, une idée se présente. Pour m’en imprégner, je l’accompagne en marchant jusqu’à l’aube. De retour sur le quai du Vert Galant, le grand arbre continue de frémir en plein jour. L’ombre de ses feuilles a disparu, le réverbère à quelques pas de lui est éteint. Après une estimation de l’espace et après avoir inspecté le muret du square, il me faut attendre patiemment d’être seul sur le quai de Seine pour pouvoir réaliser pleinement mon dessin.
Dans cette attente, j’entreprends de donner au monde des nouvelles de ma conscience en révolte. Pour y arriver, je peux compter sur un certain papier-cul bien rêche emprunté à divers w.c. des cafés du quartier. Sur ce support expressif, je dessine des messages et les plie en petits bateaux. Une seule dépêche par embarcation, mes messages sont courts : « Le monde est merdique ». La confection de mes navires n’est ni une marotte ni une obsession, c’est mon processus de pensée pour calmer mon esprit et rester concentré sur mon projet du grand arbre. Certaines personnes me demandent quelle va être la suite de mon extravagance navale. Alors, je m’improvise amiral d’une armada de bateaux en papier-cul en leur criant : « Allez, allez, braves déchets de l’humanité, vivez votre aventure ! Voguez vers Le Havre et, une fois arrivés à l’océan dirigez-vous vers les mondes des illusions. » Sur le quai, une foule hilare agite ses mouchoirs.
Après quelques jours de cabotinage, enfin seul, je me décide à dessiner mon œuvre sur le muret du square et sur le quai de Seine. Les réverbères s’allument, le saule pleureur frémit toujours et commence à envoyer sur les pavés et sur le muret d’infimes palpitations de l’ombre de ses branches feuillues. Une de mes mains caresse l’empreinte de l’arbre et l’autre dessine ses contours avec de la craie d’artiste. L’arbre me semble inquiet ; la moindre brise et le voilà qui se déforme. Je travaille en apnée et lorsque tout semble terminé sur le parapet, il me faut encore suivre et tracer sur le quai les ombres déformées à l’infini par la lumière d’autres réverbères. J’ai dû souligner à la craie plusieurs ombres d’arbres du square. Le lendemain, les passants regardent le dessin en contournant certaines parties dessinées au sol ; quelques-uns s’arrêtent et s’interrogent. En réalité, personne ne semble avoir compris l’origine de cette œuvre sauvage. Toutes sortes de réflexions naïves, cocasses, idiotes ou fulgurantes s’expriment. Le jugement moyen des regardants se résume par : « Il faut souffrir pour dessiner cela ou être très con ! » Une nuit, dans le quartier du Montparnasse, un chien vient lever sa patte au pied d’un arbre en train d’être dessiné sur un mur. J’inscris l’ombre de la bête avec ma craie. Le soir suivant, je reviens regarder sous la tutelle d’un végétal flou un animal immense qui lève la patte au milieu de la ville. La révélation d’un concept artistique d’intervention nocturne s’imprime dans mon cerveau. Désormais, je traque l’ombre des amoureux en leur tournant le dos, leur contour sur la façade d’un immeuble rapidement graffé, devient une empreinte d’amour.
Mes graffitis contredisent la mode du moment de l’art conceptuel. Ce concept artistique prétend que l’idée d’une œuvre est supérieure à sa réalisation. L’intérieur de mes formes graffées sur les immeubles est réservé aux effets des lumières emprisonnées du jour ou de la nuit sur les murs. Ce sont ces éclats lumineux sur les bâtiments qui donnent à mon dessin une vie indépendante de la réalité du ou des sujets dessinés. J’ai réussi à créer un pont entre moi et les autres pour crier qui je suis. Je suis bien conscient d’être au début d’un processus pictural. En ces années 1960, je suis volontairement provocateur en affirmant sur l’art conceptuel : « La pissotière de Marcel Duchamp a vraiment inspiré les cerveaux en formes d’urinoirs ».
CHAPITRE V
Les dérives de la providence.
En juillet 1965, la première édition du journal Paris Jour publie un article sur mon sauvetage d’une désespérée dans la Seine, qui se termine par mon arrestation pour avoir plongé dans le fleuve. Ce fait divers a pour bénéfice de me retrouver invité par Cino Del Duca, magnat de la presse et propriétaire de Paris Jour, qui me propose de m’engager au service des archives de son journal. La tâche consiste à découper les différents articles des journaux importants et de les classer par rubriques (politique, spectacles, tribunaux, société, etc.) Ce qui m’intéresse, c’est la méthode de classement et d’enregistrement. Je retiens, de mon passage au cœur de ce journal, l’immoralité affligeante de beaucoup de journalistes de la presse écrite. La détention d’informations archivées représente un énorme pouvoir, les documents sont des vérités décalées que la presse se délecte à manipuler. Dans la rue, je ressens moins de compromissions. Les quais de Seine à Paris sont des lieux où l’on peut venir en toute indépendance de caste ou d’appartenance.
Pour visiter sans problème les galeries d’art et les librairies de la capitale, le jeune homme s’habille propre et sans tapage. Certains jours, je suis invité à regarder la pièce d’Eugène Ionesco au théâtre de la Huchette. Des invitations par le patron du Caveau de la Huchette me parviennent pour écouter du jazz. J’ai toujours été opposé aux drogues, je les ai toujours tenues loin de moi ; trois verres d’alcool me suffisent pour délirer.
La nuit, ma cervelle éprouve envers les murs de la ville des envies plus organiques ; maintenant, avec de la peinture indélébile pour dessiner mes graffitis, je m’exprime sans retenue sur les immeubles du quartier. Mon attention se fixe sur un secteur inexploré : un chantier d’immeuble excentré du Quartier latin. Avec mon ami Jelly, nous y pénétrons de nuit. Je peins sur le mur d’enceinte l’ombre d’une bétonnière ; dans la silhouette du dégueuloir de la machine, j’inscris toutes les expressions d’une colère inexprimée : « Connarde, abrutie, salopes, bouffe merde, etc. ». Le graffiti fini, nous remettons les objets du chantier à leur place et nous attendons le reste de la nuit pour regarder la tête des ouvriers à l’embauche. Les premiers arrivés découvrent l’œuvre d’art et déclament les gros mots dans le désordre.
Le chef de chantier injurie ses travailleurs et leur demande d’effacer les graffitis. La peinture blanche accroche bien au mur. Appliquer de la couleur dans les espaces délimités par les traits blancs apporterait des sensations incomparables au regard. Pour créer de telles œuvres, il me faudrait un atelier de la dimension d’un hangar. Mon sentiment d’impuissance m’étouffe et, pour me soulager de ma faiblesse, j’exécute, à une cinquantaine de mètres de l’église Saint-Séverin, un graffiti de trois mètres de large sur un mur « Défense d’afficher ». Des policiers en tournée découvrent la simplicité du slogan, « Le Ciel Est Bleu » ; au commissariat ils se contre foutent royalement de mes explications. Le droit prévoit de punir les créateurs délinquants. En effet, selon les dispositions de la loi du 29 juillet 1881, je suis passible d’une amende. Mais, à dix-neuf ans, je suis encore mineur, on va alors me gratifier d’une existence pénale appropriée : le délit de vagabondage qui punit d’une semaine de prison est parfait dans mon cas. Finalement, au bout de 24 heures, je suis foutu à la porte du commissariat par le commissaire de police lui-même. Ma mésaventure policière démontre le ridicule des législateurs. En effet, le ministre Jules Ferry, président du Conseil, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, et auteur de la loi, interdit à l’artiste « Mathius » d’écrire de la poésie sur un mur inesthétique et particulièrement sale.
L’automne arrive, mes vertiges se manifestent. Le froid venu, je prévois de doubler avec des journaux l’intérieur de mon caban et de garder l’œil de la conscience fixé sur le phare de la survie. À la mi-janvier de 1966, en début de nuit, le verglas transforme Paris en une immense patinoire. Aux environs du Vert-Galant, je suis seul avec la statue « d’Henri IV » figée dans la glace. Je connais, près de Notre-Dame, en contrebas du Petit-Pont, sur les quais de Seine, un espace de cantonnier pouvant m’abriter. Après avoir descendu sur les fesses l’escalier du quai recouvert de glace durcie, je trouve la porte du réduit cadenassée. Alors, je décide d’aller m’abriter à Notre-Dame. L’ascension de l’escalier du Pont au Double vers la cathédrale est périlleuse. Je trouve la porte de la maison de Dieu fermée. Devant moi, la façade sombre et austère de la préfecture de police et, à ma droite, l’hôpital de l’Hôtel-Dieu ne semble renfermer aucune vie. Il me faut revenir au quartier Saint-Michel, la survie vient de la rive gauche. Transi par le froid, je traverse la Seine, longe le quai de Montebello et enfile la rue du Petit-Pont. Un feu de circulation me fascine. À chaque changement de couleur, j’éprouve une sensation de traînée sonore. À quelques mètres du carrefour, les lumières du café la Rotonde éclairent le trottoir. Dans l’établissement le patron est assis derrière sa caisse. Après avoir poussé la porte d’entrée, le barman qui connaît ma galère m’offre un café pour me réchauffer. Je m’assois à l’extrémité de la terrasse intérieure, le dos tourné à la rue Saint-Jacques. Une femme vient s’installer à ma table et me parle. Pour l’instant, dessiner m’aide à résister contre les maux de la fatigue. La dame me tend un sandwich, cette nourriture me redonne quelques forces. Ma nourricière me pose quelques questions sur mon état de vie, elle regarde le dessin en cours de réalisation et me demande si je suis un artiste. Pour lui montrer ma maîtrise des événements, je lui commente les effets du froid et du manque de sommeil qui sont une lente décomposition des molécules de l’âme et du corps. L’absurde, lorsque vous vivez dans la rue, est l’interdiction de dormir publiquement. Ma bienfaitrice me demande si je peux l’attendre un moment. Elle est bizarre, elle s’affirme étudiante à la Sorbonne, mais d’habitude les étudiantes sont plus jeunes. Ce doit être une très vieille étudiante. Je m’endors profondément d’épuisement, et lorsque mes yeux s’ouvrent, la femme sans âge se matérialise à nouveau devant moi. Elle souhaite acheter mon dessin en fixant elle-même le prix. Elle me propose un montant qui représente plusieurs jours de vie, une centaine de francs de l’époque. Je lui remets avec délicatesse mon dessin, c’est un autoportrait mental digne d’un primitif conscient de l’infini vide de son existence. Sur le papier apparaît une demi-tête aux cheveux longs avec une barbe. Des rayons sortent du front et forment un grand soleil. Pour l’occasion, je le nomme « L’homme qui entrevoit la vérité ». Cette œuvre est une des racines fondatrices de mon identité picturale. Ce dessin marque la fin de mes graffitis sur les murs parisiens. Malheureusement, mon mécène ne connaîtra jamais le bienfait de son geste altruiste.
Chaque jour, le café de la Rotonde, de la rue Saint-Jacques, ferme une heure pour nettoyage avant la réouverture du métro. Si, dehors, on s’endort dans un coin oublié, on risque de mourir de froid, alors, il me faut marcher, tenir, marcher sur le verglas. Dans quelques heures, mon rendez-vous d’amoureux au café Polly Maggoo, juste à côté de la Rotonde, sera ma délivrance de cette nuit de cauchemar. Le temps s’écoule, je marche, je marche, Brigitte rentre dans le café, moi aussi.
CHAPITRE VI
Mes fantômes s’amusent
Les quelques francs gagnés avec mon dessin, « L’homme qui entrevoit la vérité », me servent à louer une chambre d’hôtel rue de Seine. Pour continuer d’acquitter cette chambre, je me suis décidé à créer sur de grands rectangles de linoléum retourné des tableaux religieux avec des craies. Avec mon ami de galère, Jelly, nous les exposons à divers endroits du boulevard Saint-Germain. En quelques heures d’exposition, chaque jour, à même les trottoirs, ces craies nous rapportent assez d’argent pour vivre le reste de l’hiver.
Le soleil du printemps réchauffe mon squelette. Depuis mon apparition dans la capitale, j’ai vaincu la faim, le froid, le sommeil. Un jour, en fin de matinée, l’urgence de la vie et de la création me rappelle violemment à l’ordre. Devant le bar Old Navy du boulevard Saint-Germain, je me rends compte que je suis en panne de crayon. À la terrasse du café, un vieil homme est attablé avec un stylo sur son journal, je lui demande s’il m’est possible de le lui emprunter pour dessiner. Le monsieur m’invite à m’asseoir et me propose de dessiner à sa table. À ma surprise, il choisit lui-même le thème, me tend son stylo et me demande de réaliser son portrait. L’homme fixe ma main sans s’intéresser au dessin ; déstabilisé, je continue à crayonner le visage par son milieu et invite divers blocs graphiques à venir s’y agréger. Sur le papier, la plume du stylo glisse mal, j’invente rapidement un scénario de sortie de crise en déclarant : « c’est fini ! » Le vieil homme ne semble ni triste ni déçu du résultat. Honteux de ma mauvaise prestation, je me lève pour partir et oublier mon incompétence. L’homme me retient par le bras, et m’affirme qu’il faut toute une vie pour réaliser une œuvre sans échec. Il insiste sur la nécessité de travailler vraiment mon talent et me prie de revenir le rencontrer dans quelque temps. Il me demande de signer le dessin. Humilié, je me rassieds, reprends son stylo et signe : « Mathius ».
— Mathius ? Me demande le vieil homme.
— C’est comme cela que l’on m’appelle à La Baule.
Le monsieur me tend une enveloppe. En le remerciant de sa gentillesse, je glisse machinalement la lettre dans une de mes poches. Il agrippe de nouveau mon bras, et se présente comme monsieur Aimé Maeght. Il me souhaite un bon après-midi et espère très vite me revoir. Après quelques minutes de marche pour retrouver mes esprits, je me décide à ouvrir l’enveloppe et découvre une somme de trois mille francs ! Cela représente plus de six fois le salaire mensuel d’un ouvrier. Ma réaction immédiate est de retourner au café Old Navy, pour lui rendre l’enveloppe, mais le vieil homme a disparu.
À mon Q.G., au café Mazet, rue Saint-André-des-Arts, je lance une demande d’information sur un dénommé Aimé Maeght. Le patron m’informe qu’il est un marchand de tableaux international, un grand collectionneur ami de Braque, de Matisse et de bien d’autres artistes contemporains. Jelly refuse d’échapper à la réalité sordide de notre condition, il me demande d’arrêter de rêver et affirme que cet inconnu est au mieux un homonyme de l’homme mondialement reconnu. En cet instant de doute, je me recentre en urgence sur mon art. Oui ! Il me faut marcher pour retrouver mes esprits. Arrivé à la hauteur de l’École des Beaux-Arts et après quelques visites de galeries rue de Seine, je cherche toujours comment agir pour donner raison à mon bienfaiteur. Non ! Il doit se tromper sur mon talent. Le désespoir m’envahit, je me sens perdu, seul, inutile et sans vie. Le silence musical de ma mère, les secrets partagés avec ma grand-mère amplifient mon mal-être. Soudain, la façade de l’École des Beaux-Arts me rappelle le diplôme de cette école décerné à mon grand-père, et la proposition de ce dernier à m’aider à en devenir élève. J’entreprends de visiter cet établissement ; à l’intérieur la déception me paralyse, à la première porte entrouverte d’un atelier, mon regard découvre une salle d’étude dans un désordre surprenant. Dans les couloirs, les autres perspectives semblent appartenir à la même déshérence. Vers la sortie, je croise deux étudiants en conversation ; tous leurs mots et leurs concepts me semblent sans intérêt. Après les avoir salués, je me présente comme un visiteur qui serait très heureux de regarder les travaux contenus dans leurs cartons à dessin. Les élèves me présentent leurs études en cours ; ce sont des copies de maîtres et d’œuvres abstraites, certaines d’entre elles me rappellent Kandinsky. Un des étudiants à la bouille sympathique me demande s’il peut me rendre service. Je lui réponds que je suis à la recherche d’un stylomine Conté pas trop cher et de gommes, il me propose de m’accompagner dans une boutique de fournitures pour artistes. J’achète une collection de gommes, trois carnets à dessin, deux critériums, une boîte à peindre, avec des gouaches, des pinceaux et des brosses. Une fois mes achats effectués, je m’expatrie loin du café Mazet de Saint-Germain pour la brasserie Maubert, sur la grande place à la sortie du métro Maubert Mutualité. Après avoir choisi ma future table de travail en terrasse, je loue une chambre d’hôtel près du métro Cardinal Lemoine et m’endors d’épuisement.
Après une longue nuit de sommeil, je me réveille, toujours préoccupé par mon mauvais dessin du vieux monsieur. L’aimable étudiant de l’École des Beaux-Arts m’a informé qu’avant de devenir marchand d’art, Maeght est surtout un dessinateur et un graveur de talent. Si cet homme m’a donné une somme d’argent énorme pour un dessin complètement nul, suis-je vraiment un stupide imposteur ayant refusé d’étudier aux Beaux-Arts ? En réalité, je doute de l’identité exacte de mon bienfaiteur, il vaut mieux retenir exclusivement la leçon qu’il m’a donnée.
Bon, j’ai loupé un portrait, mais je sais comment dessiner ! Je vais reprendre « L’homme qui entrevoit la vérité » à la mine grasse, pour vérifier ma prétention graphique. Avec mon cheptel de gommes, je suis sûr d’y arriver. Mon grand-père Guillaume affirme que celui qui se sert d’une gomme dessine mal ; mais il a toujours confondu la prouesse technique avec le trait poétique. Un dessin doit être une offrande de l’âme et non pas de la chirurgie esthétique ! La gomme peut devenir un outil avec lequel nous pouvons travailler un trait de crayon jusqu’à matérialiser son idée. Je reconnais au contact, la gomme qui salit, celle qui encrasse, l’abrasive, etc.
Pendant des jours, à la terrasse du café de la place Maubert, je travaille sans relâche, Je gomme ! Je gomme ! Je gomme ! Le personnel de la brasserie en déduit qu’un processus de recherche artistique est à l’œuvre, et me laisse en paix. Un artiste sans concept personnel ne détient aucune démarche originale. Cette affirmation me lie à la naissance de l’humanité et justifie ma propre existence. La technique du « gommisme » s’est manifestée et avec elle mon style graphique particulier. C’est l’abnégation d’un vieux monsieur qui m’a libéré d’une partie de mes fantômes familiaux en m’obligeant à accepter mon existence d’artiste.
CHAPITRE VII
L’amour
Jelly, au hasard de ses déambulations, me retrouve au « café Maubert ». Le temps du plaisir de nous revoir, la durée de boire un coup, d’échanger quelques nouvelles, et je décide de changer de lieu en urgence. Je gravis la rue de la Montagne Sainte-Geneviève jusqu’à la place de la Contrescarpe, et m’installe à la brasserie La Chope. Mes finances sont comptées et il me faut arriver à valider mon style graphique « gommiste », en offrant à Brigitte un dessin de deux moitiés de visages qui en forme un seul. Ce tableau sera l’icône flamboyante de notre amour. J’explique à l’homme assis sur la table jouxtant la mienne, l’importance de la gomme qui devient entre mes doigts un instrument de musique ou une gouge à effacer l’obscur.
Un vertige m’oblige à fermer les yeux quelques instants pour récupérer. Brigitte arrive, je dépose devant elle notre portrait. Debout et en déséquilibre, elle se penche vers moi, sa main s’appuie de tout son poids sur l’œuvre, elle m’embrasse et s’assied. Après avoir bu un café, elle repart sans penser à s’encombrer de mon cadeau. Elle est juste venue me donner rendez-vous pour cette nuit. À minuit, elle m’ouvrira le vasistas du toit de sa chambre au septième étage. Son comportement me désempare, car elle a oublié mon offrande.
Calculer comment atteindre sa chambre discrètement est maintenant la priorité de mes pensées. Dans le silence de la nuit, au niveau d’une des sorties de la station de métro Raspail, je traverse le cimetière de Montparnasse pour me retrouver devant son immeuble. Un échafaudage accoté au bâtiment mitoyen, en cours de ravalement, me facilite l’escalade jusqu’à son vasistas. Rapidement, je me retrouve à plat ventre sur le toit, les doigts crochés sur le rebord de la lucarne. De l’autre côté de la vitre, Brigitte est debout et admire son voltigeur. Elle m’invite à descendre pour la rejoindre et le grand mystère de l’amour nous enlace sous un ciel étoilé.
CHAPITRE VIII
LE CLAIR-OBSCUR
De nouveau sans argent, je retourne à mon Q.G. au café Mazet. Les retrouvailles sont vite expédiées. Jelly me présente Michel Delabre, un homme d’âge mûr qui désire vendre, sur les terrasses de cafés, des boîtes d’allumettes qu’il décore. C’est surtout sa technique d’émaillage à froid qui m’attire. Michel D, me tend une boîte avec, collé dessus, un pavé en plâtre décoré. Lorsque la boîte arrive dans la paume de ma main, cette dernière fléchit sous le poids ; ce serait bien de fabriquer des pavés plus légers. Il me présente un coffret dans lequel ses gadgets sont disposés confusément. Je déplace les boîtes pour composer un tableau harmonieux. Lorsque le damier me convient, je tourne le boîtier de présentation vers son propriétaire. L’ancien me considère comme son futur meilleur vendeur. Au quartier de la Huchette où presque tous les patrons de bistrots et de restaurants me connaissent, mon rituel est immuable, après avoir salué le personnel et demandé à la direction son autorisation, je vends les boîtes aux clients attablés.
Au bout de quelques jours, l’idée de transformer les lourds pavés de plâtre des boîtes d’allumettes en des miniatures peintes me taraude l’esprit. Avec Jelly nous achetons au BHV l’équipement complet du petit céramiste à froid. Je mélange au produit d’émaillage, les gouaches de ma boîte de peintures, en méprisant les injonctions du mode d’emploi. Lorsque Michel D découvre mes miniatures collées sur des boîtes d’allumettes, il est fort en colère par mon détournement de ses produits d’appellation « émail à froid ». Son « astuce magique » reste une base de colle vinyle qui, une fois sèche, doit être recouverte d’un puissant vernis. Maintenant, il me faut résoudre le problème du pavé en plâtre peu pratique et surtout inesthétique. De fines baguettes en bois découpées aux dimensions d’une boîte d’allumettes et encollées de papier bristol feront l’affaire. Le support moins poreux que le plâtre me convient parfaitement pour peindre des miniatures. Il m’offre surtout un champ de recherche graphique et de lumière chaque jour renouvelé. Tous les soirs, je propose à la vente une exposition différente d’une trentaine de boîtes d’allumettes peintes, d’aspect vitrifié. Mes figurines me servent à travailler la couleur. Des idées de grandes toiles construites avec mon style m’obsèdent. J’ai créé dans une chambre d’hôtel mon École des Beaux-Arts.
Un soir, au détour d’un endroit sombre du boulevard Saint-Germain-des-Prés, sous la statue de Diderot, les éclats lumineux venant de ma boîte de présentation attirent deux hommes. La nuit est tombée et les phares de voitures propulsent des ombres fugaces et irrégulières sur mes boîtes d’allumettes. Le monsieur à l’accent hispanique, fasciné par les effets de la lumière du moment sur mes miniatures, me confie qu’il retrouve, en regardant ma boîte, le souvenir de l’idée créatrice de son art. Il m’explique qu’en jouant aux échecs, tard dans la nuit, à la lumière vacillante d’une bougie, il s’est trompé de case en déplaçant une pièce du jeu qui en a bousculé une autre. Il a remis en place cette dernière pour effectuer le trajet inverse avec la première pièce. Cette nuit-là, il a compris que l’ombre qui donnait l’illusion de se déplacer venait du vacillement de la bougie, et non de la pièce en mouvement. En réalité, ce lumignon de feu déplaçait l’ombre d’une autre pièce immobile sur l’échiquier. Cette constatation insolite a décidé de l’orientation de sa carrière artistique. Il me propose de venir un jour à la galerie Denise René, à deux cents mètres de l’autre côté du boulevard Saint-Germain, et de demander Soto, il sera heureux de me présenter son travail. L’autre monsieur, à l’accent slave très prononcé, choisit pour lui-même une boîte d’allumettes et me donne cinquante francs. Il me montre du doigt une galerie de peinture à l’angle d’une rue, en m’indiquant : « Moi, je suis Poliakoff, venez me rendre visite un jour pour discuter ». (Soto, 1923 - 2005, artiste emblématique de l’Op’Art et de l’Art cinétique et, Poliakoff, 1900-1969, coqueluche de l’art abstrait et de la Nouvelle École de Paris). L’achat d’une de mes miniatures par Poliakoff remet en question mon indifférence envers ses œuvres abstraites. Alors, lorsque j’entre dans la galerie pour étudier un de ses tableaux, sa présence m’indispose. Il me salue et m’offre un fascicule de quelques pages d’icônes russes. Instantanément le rapport entre ses œuvres abstraites et les icônes s’effectue dans ma tête. Quand je lui pose une question précise sur sa matière à peindre : « Monsieur, comment arrivez-vous à mélanger de la gouache qui tienne dans de la peinture à l’huile ? », Poliakoff me sourit et s’en va sans me répondre. La confidence de Soto sur la partie d’échecs m’obsède : peindre une ombre est-ce nécessaire ou bien cela parasite-t-il la force du tableau ? J’envisage dans l’avenir de ne peindre aucune ombre dans mes œuvres.
Au printemps 1967, mes vingt ans sont à leur début, mon art me nourrit difficilement, et Brigitte m’apprend qu’elle est enceinte. Pendant plusieurs jours, frappé de stupeur, j’erre dans Paris, gommé du monde. Le souvenir douloureux du départ de mon père, par la seule volonté de ma mère, m’éjecte de ma torpeur. Je surgis de mon néant avec une douleur indescriptible aux tripes et je hurle : « J’admets ma paternité, mais jamais je n’abonnerai mon art comme maman avec sa musique. Non, jamais ! » À cette époque, pour un homme, reconnaître un enfant hors du mariage était impossible. En automne, mon union avec Brigitte est enregistrée à la mairie et, de fait, mon fils Laurent est reconnu. Quelques jours plus tard, je sors de l’appartement conjugal pour acheter un paquet de cigarettes : une fois arrivé au bout de la rue, je quitte définitivement le foyer de la mésalliance. L’établissement « La Méthode, » situé sur la place de L’École Polytechnique devient mon refuge ; ce bistrot mi-cabaret fréquenté par des artistes, chercheurs, prolos, inventeurs, comédiens, voyous et créateurs, me calme. On y vient pour accomplir son marché d’humanité, pour se ressourcer à l’énergie des autres. Les flics des renseignements généraux y viennent pour discuter avec madame Autrelle la propriétaire du lieu. Le soir, je vais vendre mes boîtes d’allumettes dans les restaurants, et une fois ma tournée finie, j’aime finir ma nuit dans ce café d’artistes avec leurs histoires de vies cabossées ; certains aiment parler d’art, pendant des heures nous nous échangeons nos trouvailles et oublions le monde.
Au café du Mazet, Jelly et Michel D. débitent en chapelet des prédictions d’avenir politique apocalyptique pour la France, personne n’entend leurs discours couverts par les rires et les exclamations de jeunes étudiants en révolte. Au milieu de cette agitation intellectuelle, mon esprit, fasciné par la lumière de l’ombre de ma tasse de café sur la surface encombrée de la table, mouline. Mes voisins de table préparent leur révolution de « soixante-huitards », et ma recherche d’une perceptive sans ombre pour ma tasse de café est prioritaire sur toute masturbation intellectuelle. J’imagine l’utilisation dans mon tableau des flux lumineux à la « Poussin » avec des traits forts à la Fernand Cormon. Finalement, c’est Cézanne qui me donne une solution, il me faut virer les traits de profondeur et les remplacer avec des pseudo aplats floutés de couleurs gorgées de lumière. Ainsi, ma tasse de café, au second plan, dominera les objets de son environnement. Brusquement, un grand chevelu balance son sac à dos sur la table et s’assoit avec nous. L’odeur du voyage de sa besace me propulse dans les souvenirs d’un reportage sur le Mustang. Mes yeux se ferment pour découvrir un homme de dos, marchant vers le Népal dans de la neige violine ; lorsque j’ouvre les yeux, une jeune femme est debout devant moi. C’est une vraie personne humaine qui me sourit, ses traits sont asiatiques. Serait-ce elle, la fiancée du Mustang ? Je secoue la tête pour être sûr d’être bien réveillé. Elle s’assied, nous discutons, elle m’écoute en continuant de sourire, elle se prénomme Marie-Claire.
Au hasard de mes ventes de miniatures, je rencontre le peintre Jean Moulin, dont une exposition vient d’être censurée pour cause de pornographie. Son atelier situé à côté de la place de la Nation est vaste et m’impressionne. Certaines de ses toiles sont bizarres, mais m’intéressent techniquement : l’artiste inclut des feuilles d’or à des huiles sur la toile. Cette technique me rappelle certaines icônes russes et certains décors de Klimt. Jean Moulin ouvre un meuble et me présente un nombre incalculable de trous du cul d’hommes peints sur des papiers grand format, en m’expliquant que ce sont des commandes. Après un long silence, il me recommande d’être particulièrement attentif aux clauses si je signe un contrat avec un marchand de tableaux, car il m’imposerait des cadences de production insoutenables. Par ailleurs, Jean Moulin est un des illustrateurs du journal Planète. En nous quittant, quatre mots sortent comme un cri de douleur de ses tripes : « Tchou m’a tué ! » (Monsieur Tchou est aussi l’éditeur du livre mensuel Planète.) Ma rencontre avec ce peintre m’a définitivement obligé à réaliser l’esclavagisme légal pratiqué par la majorité des marchands de tableaux. En réalité, depuis la fin de la guerre de 1940, ces parasites culturels, avec la complicité d’experts cupides ou d’académiciens véreux, présentent rarement de nouveaux créateurs au public. La majorité des jeunes artistes créateurs sont considérés comme des « merdes ». Qui peut s’étonner de la décadence de la culture française en ce début XXIe siècle ?
Début 1968, Marie-Claire m’annonce qu’elle est enceinte. Mon anéantissement produit une implosion mentale, ma cellule de survie gère mon absence ; sa première mesure m’interdit de communiquer la nouvelle. Michel et Jelly me prédisent un printemps agité par les revendications des étudiants ; je leur demande de fermer leurs grandes gueules. Les prédicateurs s’exécutent et m’invitent à jouer au seigneur de la cuite avec un pinard de troisième zone. Plus jamais je ne veux entendre parler de la beauté des quatre saisons.
Je viens d’être père de Laurent (mon premier fils avec Brigitte.) Mai 68 recouvre le Quartier latin de ses agitations estudiantines. Les manifestations de la rue me rappellent mes émotions de la période des graffitis. Malheureusement pour l’art, les manifestants refusent ma proposition de peindre en bleu le boulevard Saint-Germain et, en rouge, celui de Saint-Michel. Les cons préfèrent couper les grands arbres du boulevard Saint-Michel ! Je suis fou de rage contre l’incompétence poétique des contestataires. La jeunesse de 68 se découvre entre ardeurs et indifférences, enthousiasme et lâchetés, je ne suis ni dupe ni complice de leur récupération par les politicards et les « syndicaleux ». L’été approche et j’en profite pour m’inventer une nouvelle survie. À vingt et un ans, la complainte des talents perdus est devenue l’hymne de mon enfer dans la médiocrité d’une société qui me dépasse.
En septembre 1969, je décide de divorcer de Brigitte pour reconnaître, en me remariant avec Marie Claire, notre fils Olivier. À l’époque il était impossible de reconnaître un enfant naturel hors du mariage. Je me prépare à partir pour Tahiti rejoindre Marie Claire.
CHAPITRE IX
Tahiti Lorsque l’avion atterrit à l’aéroport de Tahiti Faa'a, je suis un pèlerin venant reconnaître un enfant. Ma future belle famille, d’origine chinoise, est installée à Tahiti depuis le début du siècle dernier.
On a réservé au non-diplômé français, un poste dans une station de lavage de voitures de Papeete. Cette embauche provoque l’indignation immédiate dans la communauté des fonctionnaires contractuels métropolitains, et un grand étonnement chez les Polynésiens. Je découvre une stupéfiante colonie française en folie. Ce territoire perdu au milieu du Pacifique Sud se compose d’une forte communauté chinoise, de demis de tous « gènes » dominant la vie politique et, bien sûr, les autochtones qui sont mentalement différents des allochtones.
Mon divorce à peine prononcé avec Brigitte, je me suis retrouvé aussi tôt marié avec Marie Claire ; mes deux fils sont reconnus, et je n’ai toujours pas compris grand-chose à mon entourage et à ce qui m’est arrivé.
Au bout de quelques mois de Polynésie, mon beau-père prend conscience de ma personnalité particulière. Il m’emmène à ses cours de peinture et de calligraphie à l’école Philanthropique chinoise. J’apprécie cette nouvelle technique au pinceau à partir de l’encre de Chine. Lorsque nous pénétrons dans cette école, un vieil Américain blanc se tait en ma présence. Suky, un commerçant de Faa’a me murmure : « Ce vieux monsieur surveille les essais nucléaires français, il doit être un agent de la CIA. Mathius, poursuit Suky, à l’école Philanthropique chinoise, nous déployons le drapeau de la Chine communiste, alors les Américains et les Français aiment bien nous surveiller ».
Certains bars de Papeete sont la porte d’entrée de l’univers occulte de la Polynésie nucléaire. On arrive, en offrant quelques verres, à obtenir des signatures obligatoires sur des documents officiels plus rapidement que dans les étages de l’administration.
Le matin, sur le port, je suis des un rares métropolitains attablés avec un clan de notables locaux à la terrasse du Vaïma. Pendant le petit-déjeuner, un vieux docteur clanique me débroussaille à coups de machette l’histoire de Tahiti et des îles : « Souviens-toi Mathius, la Polynésie est grande comme l’Europe et peuplée comme Limoges ! En 1880, mon grand-père, Auguste Goupil, avocat, est l’ami du dernier roi de Tahiti, Pomaré V. Pendant une beuverie, mon aïeul obtient la signature du monarque au bas de l’acte & cession de son royaume à la France. Et, comme par hasard, à partir de 1898, la Compagnie française des Phosphates d’Outre-Mer exploite pendant soixante ans le filon de phosphate sur l’île de Makatea. Cette compagnie a produit 500 tonnes de phosphate à l’heure dans les années 50, et la balance commerciale de la Polynésie était largement excédentaire. En 1962, la compagnie de Makatea ferme, et pourtant le filon est loin d’être tari. Mais la France poursuit un autre objectif. Avec la fermeture de cette exploitation-là, la Polynésie vient de perdre ses plus gros revenus et sa balance commerciale devient gravement déficitaire. En 1964, pour réaliser des essais nucléaires, les îles de Mururoa et Fangataufa de l’archipel des Tuamotu sont cédées gratuitement à l’État français par l’Assemblée territoriale de la Polynésie. Le tour de passe-passe de l’État est joué, maintenant le gouvernement français va irriguer la Polynésie de francs atomiques avec, en prime, l’impunité judiciaire et autres privilèges à ceux qui obéiront aux politiques asservis. »
Je retiens tout de la transmission orale des descendants de colons, mais je préfère aller à la pêche avec des Tahitiens ; au moins, j’apprends leurs techniques de pêche et quelques bribes de légendes originelles. En réalité, je recherche certains concepts mentaux polynésiens. J’ai lu plusieurs fois le livre de Teuira Henry, « Tahiti aux temps anciens », (réédité par la Société des Océanistes en 1968). Avec ces relectures, certaines des légendes se sont imprégnées en moi, et mon esprit commence à comprendre leur mythologie. J’ai déchiffré celle de la Grèce dans l’atelier de mon grand-père : la bestialité des habitants de l’Olympe et de leurs dieux m’a toujours indisposé. Les Polynésiens sont capables entre eux de fureurs sacrificielles d’une cruauté monstrueuse, mais la lumière de leurs dieux est différente de celle de la mythologie hellénique. Mon esprit pérégrine avec aisance dans la cosmogonie polynésienne.
Lors d’une de mes promenades au district de Mataïea, sur l’île de Tahiti, le père d’un ami tahitien me fait des confidences sur sa famille ayant bien connu le peintre Gauguin ; elle lui a transmis des souvenirs sur ce popa’a (blanc) qui lui font honte à dire ; ses aïeux redoutaient l’artiste pour ses penchants pédophiles et racistes. La perversion de Paul Gauguin, infligée sexuellement aux enfants des deux sexes, est un secret colonial inacceptable. Moi, j’appréhende ce scandale non par l’œil des colons ou de cinéastes, écrivains experts, ou d’un gouvernement polynésien cupide, mais par celui des « indigènes », ceux à qui l’histoire a interdit à leurs ancêtres de témoigner, parce qu’ils étaient des numéros parmi tant d’autres !
Dans un autre district, il existe des problèmes de terres entre deux Tahitiens, curieusement chacun me donne une version différente de la légende rattachée au terrain revendiqué. Pour mémoire, avant l’arrivée des Européens la propriété privée à Tahiti était inconnue, sauf pour le Ari’i (roi) avec son fameux Tapu (Tabu). Vers 1840, l’accaparement des terres à Tahiti par des chefs polynésiens était de rigueur. Cette spoliation des terres reste toujours, en 2017, un secret sociétal bien gardé.
En ces débuts des années 1970, la génération des fils métissés, les « demis », rentre de France aux frais de la bombe atomique, diplômés pour beaucoup par dérogation de la métropole, et sans presque connaître l’histoire de la génération de leur(s) père(s), ils accèdent aux postes clefs du pays avec l’incompétence qui leur est demandée.
Obligé de vivre au milieu de cette société pro-nucléaire mentalement nocive, je ramasse sur les plages toutes sortes d’objets pour assouvir momentanément mon besoin de création. Avec les coraux et les matériaux polis par la mer, je crée des figurines en les assemblant ; une fois placées sur un socle, mes sculptures bien présentées se vendent au magasin Sincère à Papeete. Travailler des matériaux de récupération plus grands, façonnés par la nature, est mon rêve, mais il me faudrait disposer d’un plus grand atelier et de plus d’outillage. Mes compositions décoratives me dépriment, alors, j’essaie de peindre des toiles en vue d’une exposition. Mais, il ne me vient que des tableaux abstraits que je détruis les uns après les autres.
Elles sont détruites les unes après les autres. Ce sont des tableaux abstraits ; moralement, c’est difficilement acceptable et mon corps est gravement malade de ma solitude. J’ai toujours écarté la représentation d’un objet copié, j’ai oublié le gommisme et mon style graphique. L’abstraction picturale est chez moi un maillage mental dans lequel ma créativité se protège de la réalité d’un monde subi. Depuis mon arrivée en Polynésie, mon imaginaire m’abandonne ; l’esprit vide, je survis dans un brouillard intellectuel sans repère. La folie m’obsède et, de cette époque, un seul tableau abstrait reste pour témoigner de mon anéantissement, je me suis juré de refuser de le détruire et de combattre la médiocrité humaine en moi.
Une fulgurante idée de concevoir de petits objets en métal pour créer des bijoux me redonne espoir. Le souvenir de la musique du maréchal-ferrant de La Baule jouant de l’enclume dirige mon âme. J’achète un chalumeau de plombier, une enclume, une cisaille à main pour métal, un marteau et quelques autres fantaisies nécessaires, selon mon appréciation du moment. Une fois ma commande de métal en maillechort arrivée de France, je décide de créer des bijoux ; cet alliage de métal est rebelle, noircit à la flamme et refuse de se joindre sans soudure. Comme toujours, mon apprentissage s’effectue par essais croisés, anti-orthodoxes et avec l’obstination du vouloir. Après des semaines de bataille avec le métal, j’arrive enfin à le façonner et à le dompter pour lui donner des formes désirées. Faute de touret à polir, il me faut user d’artifices pour faire briller le bijou. Mais apprendre à enchâsser une gemme fut la tâche la plus difficile de mon entreprise.
Je trouve les moyens financiers pour m’offrir quelques grammes d’or et d’argent et, en joignant les différents morceaux de métaux précieux entre eux, sans soudure, je crée un style original de bijoux façonnés main. La majorité de la population locale rejette mes bagues, colliers pendentifs, mais de riches touristes trouvent en ces « bijoux » une esthétique qui enrichit leur personnalité. Je souffre cruellement de vivre sur une île devenue inculte par l’acculturation de ses habitants au nom de l’argent atomique, la Polynésie est devenue une immense poubelle du n’importe quoi. Pourtant, dans une trentaine d’années, de nombreux artisans bijoutiers essaieront d’imiter mon style de sculpture en métaux précieux. L’élégance depuis la naissance de l’humanité est de savoir s’habiller sans s’exposer aux marques éphémères des modes.
CHAPITRE X
PERLES ET TIFAIFAI
Après des recherches sur les richesses naturelles de la Polynésie, la découverte de la perle noire va devenir une de mes sources d’inspiration pendant quelques années. Je décide d’aller dans l’archipel des Tuamotu, à la source des naissances de cette gemme de calcaire polynésien.
Avec une autorisation d’embarquement sur le bateau administratif l’Astrolabe et un droit de visite de la ferme perlière pilote, mon temps sur l’atoll de Takapoto est officiellement limité à dix jours. Mais le temps du capitaine fonctionnaire est différent du temps réglementaire. Ce monsieur gère le calendrier des rotations du bateau et décide que mon séjour sur l’île dépassera les dix jours. Secrètement, il obéit à la demande du propriétaire d’une ferme perlière qui désire monopoliser la perliculture en Polynésie. Ce perliculteur pense que si je reste bloqué quelques semaines, la culture de la perle noire me dégoûtera à jamais ; en réalité il va me rendre service.
Monsieur Sixte Stein, le directeur des Services administratifs de la pêche, détient un projet de développement industriel de la perliculture en faveur du pays. Il endure de multiples sabotages par des politiques et des particuliers qui profitent de l’ambiguïté du gouvernement français envers tout développement économique de la Polynésie en dehors des essais nucléaires. Ma personnalité et mon caractère entreprenant suscitent sa sympathie, il compte sur moi pour lui réaliser un rapport non officiel sur la ferme perlière pilote de Takapoto. Sur place, l’employé biologiste australien de cette ferme se présente à moi comme un biologiste chargé d’études. Il m’explique qu’en larguant des bouteilles partiellement lestées dans le lagon, il cartographie tous les courants de ce dernier. Je lui réponds qu’il est un fumiste travaillant contre le projet du directeur du Service de la pêche. Je perçois une grosse magouille sur la perle de culture en Polynésie.
Au début des années 1970, l’atoll de Takapoto compte 79 habitants ; l’île a, outre une église catholique, un reste de prison de quelques mètres carrés, une école, une mairie et une épicerie. Chaque foyer possède une ou plusieurs paires de jumelles pour surveiller son voisin. Je réalise pour la première fois qu’en Polynésie tout le monde passe son temps à s’espionner.
Deux biologistes japonais, en mission pour le compte de la Polynésie, étudient les courants et la faune marine des lieux. Ils travaillent du matin au soir dans les eaux du lagon et ils sont suivis en permanence et à distance grâce à des jumelles, par quelques Polynésiens. Ils acceptent de bonne grâce ma compagnie, l’un d’eux est aussi greffeur (celui qui introduit le nucléus par incision dans un muscle de l’huître perlière). Le temps des Nippons sur l’atoll est compté. La goélette administrative de retour sur l’atoll, à mon insu, les a embarqués pour Papeete et je reste littéralement prisonnier sur place pour encore quelques semaines. Le temps s’écoule sans que je dessine, mais j’écris. Mon imaginaire, avant de forger des mots, retourne 60 millions d’années en arrière, à l’époque tertiaire. J’éprouve la force des dieux qui propulsent la vie du centre de la Terre par la montagne de feu. J’imagine peu à peu, le volcan qui se forme et qui s’écroule en lui-même pour devenir un atoll sous forme d’écrin pour les perles. Je ressens ce magma de terre et de corail qui tente de retenir son lagon. Je m’imagine dans la coquille d’une huître perlière, où l’agression contre une infime parcelle de quelque chose arrive à s’immiscer dans l’intimité de la nacre. Ce greffon intrusif, sans espoir de descendance est un vulgaire morceau de calcaire, tellement riche de ses mystères que l’homme l’a magnifié en une larme divine.
À Takapoto, lorsque vient le temps de la collecte des naissains des huîtres perlières, un Français descend de son bateau avec des liasses de francs pacifiques. C’est un popa'a (blanc) qui dirige une ferme perlière sur l’île de Manihi. Ma présence le dérange, il m’explique que chez les Paumotu être « requin » est respectable. J’avais déjà perçu le côté rusé chez la majorité des insulaires. Après cet entretien, j’acquiers la conviction qu’il faut créer une ferme dans une île ou un atoll sans habitant pour obtenir des perles honnêtes, sans perdre son âme.
Les communications avec Tahiti s’effectuent par radio. J’apprends, au bout de deux mois de séjour, l’arrivée de la goélette administrative pour venir me chercher. La veille de mon départ, je suis invité à déjeuner par un charmant couple de pêcheurs. En me rendant chez eux, la lumière de midi m’aveugle, et lorsque je pénètre dans leur maison traditionnelle, mes yeux se voilent au milieu d’une pièce sombre. Devant moi se tiennent debout la femme et l’homme et, à quelques mètres d’eux, se trouve un lit recouvert d’un tifaifai. Le tifaifai est une grande pièce d’étoffe sur laquelle sont cousus des motifs en toile de couleurs saturées. Dans l’univers presque éteint de la pièce traditionnelle, les blocs de textile juxtaposés semblent se soulever du lit en créant des peintures de lumières colorées. Ces dessins de couleurs chargées illuminent la pièce dans la pénombre. Je viens de recevoir l’offrande du tifaifai. Cette prise de conscience m’a ouvert un chemin d’accès vers un univers artistique nouveau. Gauguin a dû ressentir quatre-vingts ans plus tôt en Polynésie, le même phénomène de saturation de la couleur dans la pénombre. Il est regrettable pour la culture polynésienne qu’il ait gardé sous silence sa découverte, si tel est le cas. Pour le peintre Henri Matisse, je m’expliquerai dans quelques lignes sur son escroquerie intellectuelle. Pour mémoire, mon grand-père Guillaume avait rassemblé dans un cahier les symboles clandestins celtes recueillis sur les calvaires chrétiens de sa Bretagne. Or, au dix-neuvième siècle, les religieuses protestantes ont enseigné la couture aux femmes polynésiennes en même temps que la religion chrétienne. Les ouvrières polynésiennes ont intelligemment trouvé le moyen, d’y cacher, au bout de leurs ciseaux et coutures, des symboles de leur ancienne religion. Dans ce fare (maison) de Takapoto, j’ai constaté à partir du tifaifai lumineux, des formes sacrées d’une ancienne culture. Le peintre Henri Matisse est resté trois mois à Tahiti et, une fois de retour en France, il a demandé à madame Pauline Schyle de lui faire parvenir régulièrement de Tahiti des patrons de tifaifai pour les copier.
Pour un concepteur artistique, la nébuleuse de l’intimité de la perle ou des morceaux de tissu transformés en symboles de beauté, et l’idée de la construction d’une œuvre monumentale de récupération sont les mêmes activités de contemplation mentale. Mais la création d’une ferme perlière ou la réalisation d’une sculpture majestueuse nécessitent des moyens financiers importants. Sans argent, il me faut trouver des partenaires, mais comment convaincre une Polynésie rendue défiante par une cupidité morbide ? Personne, autour de moi, ne semble savoir que ma personnalité refusera toujours de me voir considéré comme un illuminé naïf parce que je dérange des intérêts particuliers.
Quelque temps après mon retour de Takapoto, le directeur du Service de la pêche m’informe des adjudications de perles noires en provenance de collections du territoire. À la sortie de ce service administratif, un employé me montre des rejets de perles (keshi) qui sont sans grande valeur commerciale. L’extravagante singularité de ces rejets de perles stimule ma créativité. Après l’acquisition de quelques lots de keshis, je façonne des bijoux uniques pour de riches touristes qui les considèrent comme des œuvres d’art. Le succès de mes ventes aux voyageurs parvient au café Vaïma. Ce bistro est le centre ou le chaudron des pensées débiles de l’élite polynésienne. Une rumeur circule sur ce Mathius qui vend ses chicots de nacres au prix des pierres précieuses, alors qu’il n’est ni artiste ni bijoutier. Comment ce « rien-du-tout » ose-t-il nous contredire, il faut le faire taire, sont les propos qui parviennent jusqu’à moi. À cette époque la grande majorité des fonctionnaires, notables et commerçants, pensent que l’économie de la nacre est finie. Pour preuve, l’usine de boutons d’avant-guerre a fermé, faute de récolte d’huîtres. D’ailleurs, les plongeurs du commandant Cousteau ont trouvé un cimetière de nacres dans la passe de Takaroa. Bien sûr, quelques artisans travaillent des coquilles d’huîtres perlières pour les transformer en objets de souvenirs. Mais, à terme, la culture de la perle sera impossible, car les nacres en Polynésie auront disparu. Les « autochtones », appelés également autrefois indigènes, au début du siècle dernier, aiment les keshis avec une tendresse nostalgique. Les autres, les Chinois et ceux qui sont issus d’intergénérations éprouvent peu d’estime pour ces rejets de perles sans valeur. Finalement, tant que Mathius vend aux touristes sans s’intéresser à la politique, il ne dérange personne.
La vente de mes bijoux m’a donné les moyens d’un voyage en France pour m’équiper en matériel de bijouterie. Sur le chemin de l’aéroport, l’environnement m’interpelle plus que d’habitude. La population de Faa'a est la terre d’arrimage des migrants des autres îles. On a du mal à distinguer la couleur des bidonvilles de la poussière du sol. En un peu moins de trois ans, c’est la première fois que mon esprit s’y arrête un instant.
CHAPITRE XI
Le déboussolé
En 1973, lors de mon séjour à Paris et à La Baule, mon entourage familial et quelques connaissances parisiennes dénient toujours mon existence en dehors de celle de bouffon. Meurtri par ce mépris larvé, je reprends l’avion pour Tahiti pour continuer à construire en exil la beauté de mon monde.
En Polynésie, la maladie des ragots est endémique et attestée, dès la moitié du dix-neuvième siècle, par des rapports des premiers gouverneurs de la Polynésie qui constatèrent avec effarement l’ampleur du phénomène. Dans cet environnement néfaste se marque mon aventure de créateur de bijoux polynésiens. Après avoir démontré auprès de quelques notables l’originalité et la valeur de mes bijoux à partir de la perle, le 8 mai 1973, mon nom apparaît au Journal officiel de la République française. La Polynésie vient de me décerner le label « Qualité-Tahiti » en reconnaissance de la qualité de mon œuvre d’orfèvrerie et de création de bijoux. Un autre joaillier est également distingué. Il s’agit d’une première. Depuis, plus aucun artisan n’obtiendra cette certification « Qualité Tahiti ».
Ma belle-famille vient de construire un immeuble au centre-ville, face à la poste de Papeete. J’accepte, pour vendre mes créations, d’y ouvrir la « Galerie Mathius ». La plupart des Polynésiens restent sans émotion et incrédules devant mes objets étranges en or massif. Cependant, il n’échappe à personne que ces bijoux sont bien issus de la Polynésie et en détiennent des signes particuliers. Mais la grave altération culturelle du pays empêche la majorité de ses habitants de comprendre ma vision de leur terre. En revanche, la clientèle étrangère de passage observe longuement les créations avant de reconnaître leur valeur artistique.
Pour créer de nouveaux styles de bijoux, j’achète toutes les parures primitives victimes du mépris de leurs propriétaires successifs. Par exemple, j’acquiers de vieilles dents de chauve-souris de Papouasie–Nouvelle-Guinée, des dents de rats, du corail noir, etc. J’aime rendre hommage aux civilisations primitives en sacralisant leur esprit créatif à partir de métaux précieux. Par ailleurs, je vends, pendant quelques mois, mes œuvres picturales dans la galerie. Malheureusement, le temps me manque pour peindre des œuvres de qualité. Je commets l’erreur d’arrêter ma peinture.
Lorsque je croise le directeur du service responsable du septième plan économique pour la Polynésie française, il me conseille fortement d’arrêter mes délires sur l’avenir viable de la perliculture. Pourtant, en ma qualité d’artisan bijoutier et d’orfèvre, je suis invité à une de ces commissions du septième plan qui se réunit autour du gouverneur. À cette réunion participent le vice-président Francis Sanford, deux frères perliculteurs, le biologiste australien basé à Takapoto, Sixte Stein et moi-même. L’objet de la séance concerne l’avenir de la perle. J’écoute attentivement tous les intervenants et, lorsque vient mon tour de parole, je me lève et pointe vivement du doigt le biologiste australien en l’accusant d’être un escroc au service des deux frères perliculteurs. Un des fermiers aquacoles m’annonce qu’il va déposer une plainte contre moi. Le gouverneur lève la séance et me menace de complications judiciaires. Bien sûr, aucune suite officielle n’est donnée à mon esclandre, mais, pour certains, je suis maintenant un homme dangereux.
L’atoll de Marutea-Sud est un atoll privé des Tuamotu qui correspond exactement à ce que je cherche pour y créer une ferme perlière. J’entreprends d’acheter cet atoll, mais les autorités françaises m’apprennent qu’il est impossible de mener mon projet à terme, car il se trouve dans la zone de sécurité des essais nucléaires, et il doit rester impérativement désert. Un riche homme d’affaires d’Afrique, qui cherche à s’installer en Polynésie, me rend visite pour connaître ma vision sur la perliculture. Convaincu par mon argumentation, il obtient bizarrement, en quelques mois, toutes les autorisations nécessaires pour créer sa ferme perlière sur l’île de Marutea-Sud. Cette dernière deviendra la ferme perlière la plus importante de la Polynésie française. Après mon échec pour devenir perliculteur, la création de bijoux m’intéresse de moins en moins, au point que j’ai du mal à en dissimuler mon dégoût.
Insidieusement, à partir de fin 1974, ma vie se débat dans des contradictions matérielles. Mon mode de survie remplace l’espoir, et je commence une descente vers une terrible douleur d’âme. Oublier Tahiti pour revenir à ma peinture, mais comment ?
Un jour, la porte de ma galerie s’ouvre et apparaît un personnage grand, fort, la quarantaine, moustache et cheveux blonds. Il vient pour saluer un collègue et il étudie le projet de s’installer à Papeete pour y créer un atelier de bijouterie. Après un long échange courtois, je lui propose en attendant qu’il réalise son projet de s’installer dans un coin de l’atelier. Mon nouvel ami se prénomme Alain K., et le style de ses bijoux est loin du mien. Sa personnalité également est différente. Avec son physique de Gaulois, façon Obélix, il aime réaliser des bijoux à l’opulence démonstrative. Sous une bonhomie naturelle, c’est un vendeur redoutable.
De mon côté, je tisse un réseau de clientèle sans m’abandonner aux accommodements du bla-bla commercial. Mon seul outil de communication performant consiste en une vitrine de trente centimètres sur quarante dans la galerie de l’hôtel Maeva Beach situé à une dizaine de kilomètres de ma galerie. J’ai juste déposé dans cette vitrine une plaque en bronze, sculptée au chalumeau avec du cuivre et de l’argent. Cette plaque, rehaussée de perles noires, porte mon adresse et mon téléphone. Un seul bijou en exposition dans la devanture a suffi à drainer une clientèle d’amateurs jusqu’à ma galerie.
Depuis mon arrivée à Tahiti, j’attire les confidences de divers personnages pittoresques ou rocambolesques. Ils viennent chaque matin au café s’asseoir à ma table pour me raconter leurs pseudo-secrets. Par contre, la police ou d’autres services administratifs aiment me poser quantité de questions sur ma vie passée. Lorsque certains fonctionnaires paranoïaques me déclarent être un dangereux militant antinucléaire, j’ai l’air étonné. Oui, j’ai manifesté à Paris contre la bombe atomique, et alors ? Il m’est impossible d’oublier les images du martyre d’Hiroshima sur les écrans des cinémas parisiens. Oui, je hais puissamment cette fille mortelle de la science des hommes et pourvoyeuse d’inhumanité qu’est la bombe nucléaire. Oui je refuse d’accepter que la grande majorité de la population de Polynésie soit complice des essais nucléaires dans leur pays ! Oui, je condamne l’argent sale que l’État français déverse sur le territoire en contrepartie de la paix sociale ! Oui, la prolifération d’officines obscures de renseignements, qui s’intéressent à moi, m’agresse et me révolte. En 2017, ceux qui m’ont montré du doigt, pendant des années, signeront une pétition pour que la France soit poursuivie pour crime contre l’humanité, suite à ses essais nucléaires. Il devient inutile d’effectuer des commentaires sur l’immoralité de la majorité de la classe politique polynésienne, car la vérité finit toujours par apparaître au grand jour. Cependant, durant les essais nucléaires, la Polynésie est devenue une espèce de commissariat de police en folie pour enquêteurs paranoïaques.
Alain K. en connaît long sur les activités parallèles liées aux intérêts de la France, et possède ses entrées dans les services spéciaux de l’État. Il est devenu mon associé dans l’atelier et je découvre un passé de mon ami, en Afrique, qui ressemble à celui d’un héros de bandes dessinées d’un genre très spécial. Il connaît mon relationnel kafkaïen avec certaines autorités polynésiennes, mais comme il est le témoin de mon travail à longueur de journée, il a compris que je suis le fruit d’un stupide dénigrement. La vie à la galerie, entre nous, s’écoule sans heurt, chacun dispose de son coin d’atelier et travaille en harmonie avec l’autre.
Plus le temps s’écoule et plus les perles sont grises, l’or terne et les gemmes tristes… la magie de la fusion de l’or se fige dans le magma de mon esprit refroidi. La nostalgie de couleurs picturales me ruine mentalement. Je retire le nom de Galerie Mathius du fronton de mon magasin, et le remplace par l’enseigne Williamson. J’effectue un voyage en France pour dire adieu à ma grand-mère et de retour à Tahiti, je passe aux actes. Les formalités de cessation de l’activité de l’atelier sont réalisées en peu de temps. Nous rassemblons, avec Alain K., sur une grande table, les objets et matériels de valeur. On effectue deux tas, on tire au sort, et chacun quitte l’autre bon ami.
À l’atelier de mon cortex, pour survivre, il me faut créer par la pensée des œuvres monumentales. Ce sont des sculptures géantes d’êtres divins, mi-oiseaux extraordinaires et mi-totems fantastiques. Je les compose avec des planches de bois d’essences différentes, dirigées vers la lumière d’une étoile. Sur certaines figures je coule du laiton en fusion et, sur d’autres, le métal rehaussé d’écailles en forme de motifs énigmatiques, en cuivre ou en argent, accorde une vie mystérieuse à l’ensemble. Lorsque des larmes d’impuissance viennent m’interrompre, je désespère de ma capacité à obtenir les moyens matériels pour réaliser toutes les œuvres de mon atelier suspendu. Cette impuissance remonte au temps où ma mère m’a interdit de jouer ma musique. Alors, j’attends de mourir pour qu’un artiste reprenne ma démarche musicale. Un jour un enfant musicien composera, pour le repos des artistes maudits, la complainte des talents perdus. Dans cette attente, je me dois de reprendre mon art pictural.
Pour en revenir aux années 70/80, je me suis fourvoyé dans la perle. Elles ont été la décennie de la paternité, la famille s’est agrandie de trois nouveaux enfants, trois filles. Je lisais tout, mais avec une attention toute particulière pour les civilisations primitives et scientifiques. Ces années furent également des années d’écriture. De mes activités polynésiennes, la perle m’a coûté le plus d’énergie. Elle m’a mené à une impasse existentielle, elle a stérilisé mon champ mélodique des couleurs, et mes mots sont restés impuissants à les raviver. Les tableaux créés durant cette dizaine d’années se sont terminés en abstraction. L’abstraction picturale, c’est l’anesthésie de la création, c’est le chaos de ma conscience universelle.
Vers la fin des années 70, je me sens mourir. Mais mourir, selon mes codes, ce sont les faux raisonnements du monde qui m’entoure et qui a fini par altérer mon mental. Pourtant, je continue de produire des mots avec mon dictionnaire, j’écris peut-être à Camille Claudel ou à Braque qui disposent de leur boîte postale dans mon cœur. Serais-je devenu amnésique des chemins qui mènent aux couleurs du pays de mon enfance et aux blocs de mes graffitis primordiaux ? Est-ce que j’ai perdu la connexion avec l’imagination ? Est-ce la source créatrice qui est tarie ? La mine de mon combustible de survie serait-elle épuisée ? À quoi sert la lucidité quand le mental s’isole de ses sources ? À quoi sert la clairvoyance lorsque l’on est orphelin du ruisseau des archétypes et de ses couleurs. Il faut que je quitte en urgence ce monde humainement altéré. Le chemin de ma survie est le même que j’ai suivi à la Baule le jour où je suis parti à sept heures du matin en suivant la direction de mes lacets de chaussures.
Ma décision risque d’être irréversible. Par sécurité je consulte un psychiatre. Je lui explique mon impression d’être fou par mon asservissement à la créativité, et lui fais part de ma souffrance grandissante dans un monde qui refuse mon talent artistique. Le docteur me demande comment je compte procéder pour réussir à me cacher dans un trou de souris. Sans attendre ma réponse, il me souhaite bonne vie et me précise l’inutilité de sa science pour mon existence en devenir. Il a raison, je dois assumer ma personnalité pour être. Mais comment m’exprimer pour être compris, lorsque j’ai suivi un autre parcours d’instruction que celui de l’Éducation nationale ? Parfois je m’interroge… Suis-je un autodidacte ? Je me suis instruit dans l’atelier de mon grand-père. J’ai stocké, compressé dans mon cerveau des centaines de livres sur l’art et sur la science. Ma mémoire devient phénoménale quand le besoin convoque les souvenirs de mon enfance. Je revois toutes mes visites effectuées avec Émile Guillaume chez les artisans, forgerons, bâtisseurs, chez tous ces corps de métiers où j’ai compris les gestes de ceux qui connaissent. Et lorsque j’allais rendre visite à des ateliers parisiens, j’étais reçu avec bienveillance. Les artistes m’ont toujours confié quelques secrets qui ont enrichi mes connaissances artistiques. Oui, mes études ont été longues et ne sont toujours pas finies ! Mes approfondissements intellectuels ont été contraires à des années d’études universitaires pour apprendre à refaire ce que les maîtres avaient créé auparavant. Mes études furent validées, après des années d’erreurs et de tâtonnements, par une œuvre authentique. Mais, en société, mes études restent non validées, pourquoi ? La grande majorité des diplômés d’État ont cessé d’apprendre. Ont-ils été juste des enfants peu curieux au point que le formalisme de leurs études a définitivement altéré leur mental ?
Comment retrouver de l’énergie, de la volonté, de la vaillance ? Le « mourir » m’est devenu intolérable ! Fin 1981, l’heure de ma disparition est arrivée d’elle-même, d’un commun accord avec Marie-Claire je quitte tout pour accomplir « mon art ».
Je dispose d’une passion artistique incoercible qui va contre l’équilibre et le bonheur familial. Il adviendra de ma vie ce qu’il pourra…
CHAPITRE XII
Autodestruction ratée
Pour comprendre ma vie de 1980 à 1987, il faut connaître la complexité relationnelle de mon vécu avec les femmes. Nous sommes en automne de 1946 et dans le ventre de ma mère je m’imprègne de son destin chaotique. Ma génitrice est un génie musical qui fut violé artistiquement à l’aube de son enfance par un père qui l’exhibait publiquement, et par une mère qui castra sa créativité à l’adolescence. Pourquoi a-t-elle engendré six enfants ? Pourquoi a-t-elle abandonné son art, son existence, sa musique ? Je suis l’unique héritier de la beauté musicale secrète de cette musicienne humiliée. Elle fut incapable de m’expliquer que l’académisme exclut les talents non conformes aux dogmes des institutions. Alors, elle m’a interdit violemment et sans explication de composer de la musique. Les mères de mes enfants me furent un repaire de vie sociale. Brigitte restera le bref triomphe passionnel de mon incompréhension immature conjugale. Avec Marie-Claire, la fraternité maritale a triomphé des passions, nous sommes mariés depuis un demi-siècle et nous acceptons avec grande sagesse nos différences sans nécessairement les partager.
Au début des années 1980, mon mode de survie obligeait ma conscience à assumer une impulsion suicidaire.
Le chaos s’invita une nuit par de joyeuses collations au comptoir d’un bar de Papeete. Un ange déchu métamorphosé en une nymphe charma ma nébuleuse alcoolisée. Mon contact avec cette naïade sortie d’un tableau du plus pervers des peintres de Montparnasse, Paul Gauguin, m’aida à décider de signer un pacte avec mon imaginaire. Je décidais en un instant de reprendre ma peinture et mon écriture. La nymphe était parfaite et son nom correspondait à l’urgence de ma folie, Cocoly. Son charme suffit à souscrire un pacte de souffrance pour quelques années. Nous avons pérégriné longuement dans l’enfer d’une jeunesse polynésienne sacrifiée sur l’autel du système politique corrompu de la Polynésie française. Notre première nuit de passion m’inspira « Regard sur mon art » ; c’est un testament philosophique de l’époque et qui fut publié en 2002.
Avant ma rencontre avec ma naïade, mon regard se dirigeait surtout vers la mer. Lors d’une promenade, elle posa sa main dans l’une des miennes, et ma vision découvrit des ombres de la montagne de Tahiti. Le clair-obscur de la végétation m’offrait des étincelles de lumière colorées sous forme de prismes. Cette manifestation lumineuse pouvait être un artefact de la mémoire cachée d’un peuple déraciné sur sa propre terre. Ma nébuleuse créatrice matérialisa l’idée d’un énorme nuage atomique dévorant la culture d’un peuple. Pendant les mois qui suivent, j’ai créé et j’ai détruit mes œuvres. Parallèlement à mes inspirations picturales, j’écrivais le brouillon de « Regard sur mon Art ».
À vingt minutes de bateau de Tahiti, sur l’île de Moorea, la couleur jaune d’une petite maison à louer me rappelle celle de Van Gogh à Arles. Je décide d’occuper uniquement le premier, étage face à la mer. La bicoque au vent tangue, mais, pour peindre, je m’y trouve bien.
Moorea adopte facilement l’artiste de la petite maison jaune, mais derrière l’apparente tranquillité du décor, l’histoire de l’île est agitée.
Mes rapports avec Cocoly correspondent à une mésalliance guerrière, l’ange déchu subit ma priorité de vivre pour mon art. Je crée avec une énergie presque frénétique. Par périodes, je détruis consciencieusement mon travail. Ma source créatrice serait elle en train de se libérer ?
Après deux années, nous quittons Moorea pour nous installer en bord de mer, à Papara, dans un district de Tahiti. La maison est construite rapidement, la charpente est en bois flotté. Le toit qui est immense et recouvert de feuilles de cocotier descend jusqu’à un mètre cinquante du sol. L’habitation ne dispose ni de portes ni de fenêtres, on y vit en mi-ombre. À l’intérieur est construite, sur pilotis, une plate-forme en bois d’une trentaine de mètres carrés, rehaussée d’une mezzanine. La cuisine et la salle à manger sont à même le sol ; au-dessus, de larges ouvertures dans le toit donnent sur le lagon. La pancarte de l’entrée porte la mention « Atelier de la Volupté », interdit aux jouisseurs.
Une manière de peindre se crée et mon nouveau style donne un nom à cet ensemble d’œuvres, le « Facettisme. » Tout d’abord, le dessin est de forme primitive et spontanée ; sa fonction est d’indiquer par des esquisses des objets reconnaissables pour délimiter les champs du mouvement des couleurs. Toute possibilité de reprise du dessin est interdite, c’est le contre-pied du gommisme. La peinture utilisée est fluide, chaque couleur dispose de sa propre transparence ; parfois, elles se chevauchent ou se recouvrent comme si leurs lumières jouaient une symphonie musicale. Mes gestes avec le pinceau sont décidés et définitifs. Dans la réalisation d’un tableau, mes actions sont aériennes ; et tous les défauts, même les plus infimes se révèlent comme des signes d’identités échappées de l’œuvre. Mon processus pictural est à l’inverse des stratégies académiques. Ce qui va illustrer la lumière est le travail effectué sur les rives de chaque surface de couleur. Je cerne d’un trait de violine les blocs unitaires. Exactement comme je le réalisais sur les images des magazines de mon enfance. Ainsi, le miroir coloré de mes brisures d’âmes offre au regard du visiteur une lumière authentique d’un monde inconnu.
Les séances de travail me sont une épreuve de concentration épuisante. La nuit tropicale arrivée, je quitte le chevalet et pars vivre au milieu des autres. Le lendemain de ma nébulosité nocturne, le besoin du « détruire » m’envahit. Quelle place reste-t-il pour moi et l’ange déchu ? Et si c’était moi, le « morcelé » ? … Alors, je détruis en fracassant mes œuvres, je les déchire et les piétine. Lorsque vient le tour de Cocoly, de rage elle jette, dans les courants d’air de la maison, le reste des tableaux pour qu’ils volent. La grâce diabolique du secours de l’ange déchu m’a toujours intrigué. Mais regarder mes tableaux morcelés planer dans les rayons du soleil en formant une construction de tableau à la Georges Braque, c’est fascinant. Alors, je laisse accomplir la magie du conflit absurde dans la grande beauté d’une aurore surréaliste.
Mon ami et voisin Rupe, lorsqu’il me voit détruire mes toiles, souffre en silence ; particulièrement lorsqu’il s’agit d’œuvres qui le touchent. Un jour il me demande d’arrêter de tout casser, car il veut absolument quelques-unes de mes toiles pour écrire son mémoire de fin d’étude à l’École normale. L’interpellation de Rupe agit comme un détonateur dans mon esprit ; faire des collages à partir des restes d’œuvres détruites de mes tableaux, en voilà un acte fécond et intéressant ! Concevoir des œuvres par collages me rappelle l’art de la confection clandestine du tifaifai des Polynésiennes des temps anciens. Recycler des morceaux d’œuvres réprouvées par le créateur va donner une nouvelle vie à mes tableaux. Cet acte de sauvegarde se charge d’une mission spirituelle, sauver les restes d’une création d’homme.
L’hôtel du Tahara'a, situé sur la côte est de Tahiti, descend en cascade à flanc de montagne jusqu’à un marae (temple sacré de l’ancienne religion polynésienne), à trois pas de la mer. Aujourd’hui fermé, cet hôtel fut pendant les essais nucléaires un lieu de passage où le Tout-Tahiti se retrouvait pour des soirées festives avec les gradés militaires et de riches touristes. Le lieu est idéal pour exposer mes tableaux et, malgré l’opposition de la galerie d’art de l’hôtel, je parviens à organiser une exposition de mes œuvres pendant une semaine. Découvrir la venue de quatre cents personnes le soir du vernissage me surprend, et plus de mille en une semaine, c’est fascinant. Les premiers articles de presse soulignent l’originalité de mes œuvres, et l’on salue dans mes tableaux un authentique héritage de la culture polynésienne. Je reçois des éloges aux accents presque sincères sur mon anticonformisme, mon acuité de jugement, etc. L’exposition est un succès, mais personne ne sait que je hais les expositions ! Elles m’agressent et me rendent malade, elles sont le viol de mon intimité.
Cependant, pendant quelques années, au milieu d’esprits en souffrance, je subsiste pleinement de ma peinture dans un mode de vie sans contrainte. Avec le temps, l’amour fusion s’est naturellement éteint. L’ange déchu m’ayant stimulé pour écrire des poèmes et aidé à anéantir mes œuvres aura néanmoins été une dame bénéfique pour mon art. Elle a provoqué, en s’associant de manière incomprise dans la destruction de mes tableaux, à la stimulation paradoxale de ma fougue créative.
Arrêtons-nous un instant à Papara dans ce bouillon de maléfices tropicaux où je pensais avoir effectué le tour complet des vices et perversions en Polynésie. Dans une maison sans électricité un drôle de groupe de jeunes se réunit pour réciter des prières revendiquées chrétiennes du « Renouveau Charismatique ». Leurs folles soirées commencent bien par des implorations et des chants religieux, mais finissent toujours par la drogue et les délires du groupe. Les manipulations mentales de l’attroupement par deux femmes m’inquiètent. Elles ne boivent ni ne se droguent, mais je décrypte immédiatement dans leurs discours sur le Renouveau Charismatique un ton et une folie qui ne sont en rien ceux d’un authentique mouvement religieux. Elles usent d’un délire mystique et prophétique à l’évidence sectaire. Je contacte le curé de la paroisse d’à côté, qui peine à s’intéresser à l’affaire, j’insiste, remonte dans la hiérarchie de l’Église, j’alerte les autorités en vain. Certains de ces jeunes ont l’âge de mes enfants. Terrifié par le comportement indigne des autorités face au désœuvrement de cette jeunesse, je décide de retourner à la maison familiale de Faa’a pour prendre soin de mes enfants.
Quelques années après, le petit atoll de Fa’aite reçoit la visite des deux folles prédicatrices. Les séances d’endoctrinement sont les mêmes qu’à Papara. Peu après le départ des deux femmes, le 2 septembre 1987, la folie saisit l’atoll. Le village entre en hystérie ; on s’attelle à brûler certaines personnes, pour un regard, un geste, un signe du diable. La Polynésie restera marquée par l’affaire des « Bûchers de Fa’aite ».
CHAPITRE XIII
Humanitaire et Trahisons
À près de quarante ans, mon vécu singulier m’aide à franchir l’âge de l’épreuve ou du châtiment. Libre de la camisole des bons usages ou des convenances apeurées, les dysfonctionnements du système social et politique de la Polynésie me sont difficilement acceptables. Pourtant, le jour du décès d’Andy Warhol, et au cours d’une conversation sur l’art avec un franc-maçon de la grande loge nationale française, je reçois la proposition d’être introduit à la spiritualité maçonnique. Je deviens franc-maçon le 5 mai 1987, et j’admettrai rapidement mon regret d’avoir donné ma confiance à cet ami. Car, intuitivement je savais que j’allais en recevoir plein la gueule de la part d’une société initiatique qui cultive en Polynésie des secrets affairistes et politiques contraires à l’idéal maçonnique. À ce jour, il m’est impossible de donner une explication intelligente sur ma stupidité d’avoir rejoint une loge où l’imposture de ses responsables n’affiche de maçonnique que le nom. Après un combat d’une dizaine années pour la moralité maçonnique régulière, j’ai présenté ma démission au Grand Maître de l’obédience en 1998.
Lorsque je réfléchis ou participe aux projets d’autrui, les intérêts financiers me sont secondaires. En 1988, la grande affaire de la vie de Christian G est la peinture, ce jeune artiste d’un quart de siècle me demande de l’éclairer et aider à approfondir sa connaissance et sa technique picturale. Son travail papillonne avec un cubisme non compris. Je décide d’appliquer à sa demande un traitement de choc.
Conscient qu’il m’entendra d’une oreille distraite, je lui explique que la majorité des peintres sont des médiocres. Cézanne l’avait compris et interdisait l’accès de son atelier lorsque Gauguin traînait dans les parages. Braque est le créateur du cubisme et, Picasso, avec ses « Demoiselles d’Avignon » a pensé, lorsqu’il a rencontré l’art africain, avoir trouvé une issue de secours au cubisme. Certes, ce faux raisonnement de Pablo l’a aidé dans sa fuite contre son académisme naturel, cependant sa rencontre spirituelle avec l’art primitif a échoué. En cette fin de siècle, la survie de l’authentique en art primitif se trouve aujourd’hui en Papouasie–Nouvelle-Guinée. Dans ce pays, ce sont les habitants de la région du Sepik qui me fascinent, particulièrement les Mundugumors. Les mères élèvent leur fils dans la haine du père pour qu’ils deviennent socialement des fous sanguinaires. Les pères élèvent les filles dans la haine de leur mère et doivent assurer la descendance de la famille. Cette société primitive de Mundugumor est perverse et anthropophage. C’est un peuple qui caricature bien le système sociopolitique familial et paranoïaque de la Polynésie française dégénérée du moment. Malgré le pittoresque et l’exagération de mes raccourcis, mon discours est fondé et documenté. J’ai effectué un rapprochement entre le livre de Margaret Mead, « une éducation en Nouvelle-Guinée », avec les cruautés inhumaines de « Tahiti aux temps anciens » de Teuira Henry, et mon vécu en Polynésie nucléaire.
Les Mundugumors jouaient de la flûte nasale ! La flûte, c’est l’instrument de musique premier du primitif. La flûte répond au souffle du divin, c’est l’instrument sacré qui sert à exprimer son âme et son aspiration vers quelques inspirations immatérielles. C’est ainsi qu’en quelques jours, nous avons créé avec Christian G. l’atelier du Sepik qui pastichera verbalement avec humour et provocation la vitalité hostile et guerrière des Mundugumors envers la société des autres hommes. Chacun doit travailler à son œuvre en toute liberté d’héritage ou de conventions.
C’est à l’entrée du quartier administratif de Papeete que les parents de Christian G gèrent le café restaurant Le Manava. Il existe au premier étage de cet immeuble une pièce inoccupée dont une grande baie vitrée filtre la lumière en contre-jour, cette luminosité est idéale. Nous installons nos chevalets et proclamons ce lieu : « Atelier du Sepik, interdit aux faux culs ». Sur le même palier que l’atelier se trouvent deux cabinets d’avocats.
En 1988, le Manava est un café restaurant rappelant l’ambiance d’une sous-préfecture métropolitaine. Rapidement, j’installe ma place d’observateur sur un des coins de la terrasse qui longe le trottoir d’un carrefour de l’avenue Bruat. Autour de ce carrefour, en moins de deux cents pas, sont regroupés, le Palais de Justice, la Police, le Haut-Commissariat, le Palais présidentiel, tous les ministères et plusieurs services administratifs du territoire et de l’État. Je regarde cette faune de fonctionnaires, hommes de loi, experts, ministres, espions, policiers, journalistes, sans préjugé particulier.
Mes journées sont régulières. Vers cinq heures du matin, je commence la tournée des pâtisseries de la ville. À la pâtisserie Hilaire, je salue des « gens qui savent » et recueille les dernières informations et confidences sur les affaires en cours. À la pâtisserie La Marquisienne, c’est le plein de faits divers ; l’endroit a sa réputation de bourse aux ragots sur les querelles de voisinage et des violences conjugales. Au café du Vaïma, je rencontre les « demi » polynésiens, nantis de l’époque, et certains vieux Tahitiens qui détiennent toujours une information ou une anecdote à me faire partager. À sept heures du matin, j’arrive au café Le Manava et, après un café au lait je vais peindre à l’Atelier du Sepik.
Une idée datant de mon adolescence pour créer un alphabet réinvestit mon esprit. Ce nouvel espace en gestation se matérialise par la création d’un néologisme : l’Analphabet. C’est une déclaration graphique contre les imbéciles de l’orthographe. La forme des traits de chaque signe symbolise une des lettres majuscules et minuscules de l’alphabet latin. J’ai terminé cet Analphabet en créant une fonte typographique (voir « Regard sur mon Art »). L’extraction de chaque lettre originale de mon cortex m’a demandé une énorme intensité intellectuelle et de persévérance. Mon Analphabet est la reconstruction des fondements revendiqués d’un graffitisme fondateur de mon art. Trois années seront consacrées à la création des soixante-cinq icônes qui seront déposées à L’INPI.
Un Polynésien finit par pousser la porte de l’Atelier du Sepik, c’est le collaborateur du cabinet d’avocats situé à côté de l’atelier. Je le croise souvent à la terrasse du café « Le Manava ». Il s’intéresse à l’art, et il traîne une très mauvaise réputation d’indépendantiste. Nous engageons une longue discussion sur la culture avec des explications politico-philosophiques sur la Polynésie, et nous finissons par tisser des liens d’amitié. Après mes violentes épreuves parmi les francs-maçons, mes relations avec des indépendantistes polynésiens me désignent définitivement, dans l’esprit du pouvoir polynésien et des partis politiques, comme un représentant dangereux de la contestation qu’il faut absolument neutraliser.
En été 1990, suite à de graves troubles sociaux, je propose à mon ami juriste de créer avec d’autres citoyens de la société civile, la Ligue des droits de l’Homme de Polynésie. Le premier président sera donc l’avocat polynésien Stanley C et je serai nommé secrétaire général. Au début des années 2000 et après les trahisons de son président en titre, cette association humanitaire deviendra la Ligue polynésienne des droits humains. Pour laisser la ligue hors de portée des intrigues des partis politiques, j’en deviens le président. En 2005, après avoir écrit un rapport, « Halte aux mépris » (qui est toujours d’actualité en 2018), ma mission accomplie, j’ai démissionné de cette association humanitaire. Cependant, il est important de savoir que malgré les intrigues de certains cadres, la Ligue est restée totalement autonome des partis politiques. Et, contrairement à une rumeur persistante envers ma personne, jamais je ne fus payé ou salarié par cette dernière. Par contre, elle m’a coûté une fortune, car aucune subvention de l’État ou des gouvernements de la Polynésie, et des élus nationaux (députés, sénateurs) ne lui est parvenue.
Parmi les très nombreuses batailles de cette association, retenons un combat qui éclaire le mieux ma démarche artistique. Le centre pénitentiaire de Tahiti-Nu’utania, depuis le statut d’autonomie interne du territoire en 1984, relevait de la compétence de la Polynésie. Ce lieu d’enfermement est fatalement un outil du pouvoir de la classe dirigeante polynésienne. Au début des années 1990, un prisonnier de cet établissement pénitentiaire s’est enfui sur le toit pour échapper au harcèlement des gardiens. Nous savons qu’un homme fut tué, et les autorités ont envisagé une émeute possible dans les heures qui suivraient. En réalité, cette prison mortifère, régie par des clans qui s’affrontent ou qui pactisent souffre de l’absence de l’autorité de l’État. La Ligue des droits de l’Homme de Polynésie sait que les désignations sacrificielles surgissent à chaque fois que l’État est en fuite ou résigné à l’abandon de son droit régalien. Les magistrats de Papeete sont tellement convaincus du bien-fondé de l’action humanitaire de la Ligue, qu’ils délivrent une autorisation officielle à deux membres de cette association pour qu’ils enquêtent sur la révolte qui sévit à Nu’utania. Pendant une semaine le président et moi, nous enquêtons de nombreuses heures par jour, dans des conditions de confinement paranoïaque, dans ce lieu d’enfermement accablé par la haine de certains et l’incompréhension des autres. Les magistrats entendent nos conclusions avec lesquelles ils sont d’accord. La France retire au territoire de la Polynésie sa compétence sur les établissements pénitentiaires du pays, et la paix est rétablie aussitôt dans la geôle en détresse.
Inconsciemment ce périple carcéral me renvoie aux frayeurs éprouvées, bébé, lorsque ma mère m’abandonne dans mon berceau. Mon corps récupère difficilement de l’intensité de la lutte de ce combat humanitaire. Mentalement, l’idée d’un grand tableau germe dans mon esprit : comment exprimer la douleur de l’exclusion et l’impuissance de l’humanité. Je referme pour un temps le carnet de l’Analphabet. Le thème et le titre de mon tableau seront « Nu’utania » (la prison de Tahiti). Le dessin et les couleurs de ce grand tableau refusent en un premier temps de se manifester clairement à mon esprit. Il me faut des mois pour construire la structure de « Nu’utania ». Le premier élément implanté sur la toile est ma vision des barreaux du berceau, lorsque les adultes se sont enfuis en me laissant seul avec ma terreur, devant la lune. Les hurlements qui ont convergé dans le dépotoir acoustique de la prison s’affichent comme s’ils sortaient en violence muette du visage de vieux enfants effarés. Dans cette œuvre aucune lune n’apparaît, mais un oiseau ; un oiseau, cela vole entre les barreaux. Dans l’architecture de l’œuvre, aucun angle aigu, les formes s’épousent, l’inhumanité refuse de s’exhiber, mais est terriblement ressentie. Les hommes sont enfermés, entassés et décharnés, leurs visages-squelettes, tels des âmes perdues… Mon tableau symbolise l’exil aux enfers d’une humanité déracinée sur sa propre terre, avec le droit de vivre dans l’interdiction d’exister. Malheureusement, mon œuvre « Nu’utania » reste inachevée, car elle ne m’a jamais été rendue du lieu où elle se construisait, et qui se trouve être le domicile de celui qui m’a trahi pour des stupidités d’ego.
En 1993, j’éprouve le besoin de me reposer loin des trahisons de mon entourage de Tahiti. Mes combats humanitaires ont puisé dans mes réserves de santé, mon physique est en état de siège. J’achète en Nouvelle-Zélande un petit appartement. À Auckland, je peux me promener de la Cathédrale Saint-Patrick à l’université ou au Musée de l’Homme, sans me trouver agressé par la teneur des discours du quotidien. J’ai transformé mon logement néo-zélandais en atelier de peinture et d’écriture. À quarante-sept ans, j’éprouve le besoin d’affirmer par écrit les fondements de mon processus de création. J’établis avec une réfugiée juive de la guerre de 1939-1945 une amitié intellectuelle. Cette dame de quatre-vingt-trois ans a enseigné le français à l’université d’Auckland, elle est spécialiste d’Albert Camus, et se prénomme Jacqueline, cette dernière reste fascinée par mes poèmes. L’ébauche de mon livre « Regard sur mon Art » la séduit. Elle traduit en anglais mes poèmes pour les étudiants de l’université. Je dois à cette femme ma volonté d’insister dans mon écriture en sachant contourner mes fautes d’orthographe sans complexe.
Mes productions de l’atelier de Brighton Road sont d’une certaine gravité. Pour la première fois, je photographie mes étapes de création. Par exemple, l’autoportrait « le Linceul » porte en quatre étapes mon état de santé physique. Je continue de travailler l’écriture de « Regards sur mon Art » qui est mon testament du moment.
Les effets de la terrible trahison d’une amitié de plus de vingt ans m’obligent à rentrer en urgence pour Tahiti. À mon arrivée, je suis hospitalisé pour soigner mon cœur. Pendant cette hospitalisation j’attrape une septicémie par un germe nosocomial.
CHAPITRE XIV
Magouille politico-judiciaire
Pour mieux comprendre ma sociabilité humanitaire, je vous invite à quitter pour quelques lignes ma démarche artistique.
Depuis 1990, ma personnalité, en qualité de secrétaire général de la Ligue des droits de l’Homme de Polynésie, gêne le puissant parti politique indépendantiste Tavini d’Oscar Temaru et le parti politique Taohera-Huiraatira, aux affaires en Polynésie, présidé par Gaston Flosse. Chacun de ces deux chefs de clan cherche, pour des raisons différentes, à contrôler la Ligue. Pour y arriver, le parti indépendantiste, au début des années 2000, compose sa liste de conseillers à l’Assemblée de Polynésie en inscrivant à une place éligible la femme du président de la Ligue, Stanley C. Par la suite, le secrétaire adjoint de la ligue, Richard T., devient sénateur et conseiller élu du parti indépendantiste. Aujourd’hui, Stanley C., exclu de la Ligue, est scandaleusement employé comme « juriste » par les indépendantistes. Gaston Flosse, le président du pays de l’époque, pour entacher ma réputation et la notoriété de la Ligue au niveau international, adopte la stratégie d’aider Oscar Temaru, l’indépendantiste. Pour cela, il emploie à ses côtés, à la présidence du pays comme juriste, une ex-journaliste, Annie W., de la radio indépendantiste de Temaru. En 1998, cette dernière m’accuse d’avoir tenu sur le blog « mathius.com » des propos diffamatoires à son encontre. Mes avocats sont Stanley C., et Richard T. Le premier est le président en titre de la Ligue des droits de l’Homme et le deuxième le secrétaire adjoint. Le 9 novembre 1999, compte tenu des a priori du président du tribunal correctionnel pendant l’audience, je comprends violemment la trahison de mon avocat Stanley C. Je décide de m’occuper personnellement de mon affaire… et de celle de ma mort. Affectivement éprouvé, je m’écroule le soir même de ce procès. Les valves de mon cœur viennent d’imploser. Je me retrouve transporté à l’hôpital parisien Bichat, pour être opéré à cœur ouvert ; après une dizaine d’heures d’opération et réveillé au bout de soixante-douze heures, je suis encore en vie.
De retour d’une petite mort, je ressens l’urgence de livrer au monde mon testament artistique. Jeter des mots à la corbeille est un acte moins démonstratif que la destruction d’un tableau, mais la difficulté d’extraire et de façonner la phrase qui les remplace est colossale pour un autodidacte. La réalisation du brouillon de « Regard sur mon Art », cet objet-livre, avec mes mots, a mobilisé plus de deux années d’efforts continus pour la mise en forme. Son ultime phrase : « par le témoignage de mon Art, je suis. »
CHAPITRE XV
Artographie, Facettisme et…
Depuis la fin des années 1980, je dompte sur mon ordinateur les divers logiciels de création graphique. Après avoir transformé mon Analphabet en fonte typographique, la présence de chaque caractère placé côte à côte me rappelle l’expression des tapis d’Orient. Je décide de déformer chacune des lettres en les entremêlant jusqu’à former des mouvements harmoniques. En colorant mes nouvelles formes, un nouveau destin graphique est donné à chacune de mes lettres. Et, en introduisant des dessins non abstraits dans les mouvements symphoniques, des harmonies analphabétiques, compréhensibles par tous, forment des œuvres musicales silencieuses. Je suis fier de réussir à briser ou à contourner l’interdit de ma mère. Mon ordinateur est mon instrument de musique. Pour quelques années, je m’installe en chef d’orchestre au milieu de mes créations picto-musicales, et les nomme Artographie. Fin 2002, pour la sortie de mon livre « Regard sur mon Art », j’expose une collection d’Artographies dans une galerie de Polynésie. Mais je veux, avant de mourir, réaliser une exposition en France.
Pour éviter des répétitions dans la narration de ma démarche, il serait superflu de présenter certaines de mes expositions, ou d’écrire sur ma participation à des festivals et à des mouvements artistiques. Les critiques et les spécialistes de l’art pourront toujours s’en charger. Pour information, mon travail en mon atelier de Toulouse fut à l’image de celui d’Auckland : j’y ai amélioré mon style facettiste. À Rennes-le-Château, avec Alain Féral, nous avons créé l"Atelier Janus2 » qui aboutira à une exposition conjointe à Paris. Après ce vernissage parisien, notre action commune artistique prendra fin.
En 2005, je voyage en France pour convaincre mon ami de jeunesse parisienne, Denis Dupré, de m’aider à réaliser un livre sur ma démarche artistique. Dans l’attente de sa réponse, je rentre en Polynésie pour gérer des problèmes associatifs humanitaires. Je retourne à Saumur en automne 2006, et Denis accepte de participer à l’organisation d’une exposition. Il commence à écrire sur mes Artographies et, en une semaine, il crée une association « Les Amis de Mathius » avec des amateurs d’art de France. En décembre 2006, nous voyageons vers des lieux de mon enfance. Au sommet de la grande côte du village de Liré, situé entre Nantes et Angers, l’entrée du château de la Turmelière avec sa Grande Allée bordée de grands arbres, reste inchangée. Mon émotion est indescriptible, j’erre dans le parc de mon ex-pension, à la recherche de quelques vies d’une époque perdue. En contrebas du coteau, les ruines de la demeure de Joachin du Bellay sont devenues le symbole des vestiges de mes rêves d’enfant. La Turmelière est un mausolée de mes souvenirs d’instants heureux. Nous poursuivons notre étrange voyage vers les marais de la Presqu’île guérandaise. À La Baule, devant la Maison des douleurs, madame Moisan, la voisine de ma maison maternelle, stupéfiée par ma venue, tente de justifier la lâcheté des habitants du quartier à mon égard. Je souris encore du déni effroyable de cette femme devant ma souffrance d’enfant. Par contre, la disparition momentanée de Denis pendant cette rencontre m’a sidéré, son refus d’entendre une vérité que nous étions venus chercher est totalement inattendu. Après cette entrevue ratée devant la Maison des douleurs, nous continuons notre route jusqu’au Bourg-de-Batz. Au milieu des marais, mon ami d’enfance, Michel Devillers, nous attend. Michel est grandement étonné que je sois artiste peintre et non musicien. Médusé, il me demande si je continue à composer des musiques qu’il aimait écouter avec d’autres enfants du Grand Clos. En cet instant, la honte que j’avais ressentie lorsque mon talent avait failli face à monsieur Aimé Maeght envahit mon âme. Comment expliquer la complexité de mon héritage artistique ? Je comprends l’urgence de retourner à mon « gommisme » et d’arrêter de cacher ma véritable identité artistique. L’innocence de mon ami d’enfance venait de me donner une leçon d’humilité. Denis, perdu dans ce retour vers le futur s’invente un roman pour fuir sa propre réalité et son déni. Il est vain de contredire ses pensées.
Sur la route du retour vers Saumur, nous rêvons de trouver un titre original pour mon prochain vernissage… L’ami Éric Bagourd, professeur de musique, a lancé des contacts avec la Ville de Loudun pour mon exposition. Il est le trésorier de l’association Gabriel Fauré qui organise, à la Collégiale Sainte-Croix, des événements musicaux. Denis m’emmène en repérage dans cette église gothique, au cœur de la ville. Sous un soleil extérieur de fin d’hiver, les pierres blanches de la Collégiale se sont drapées d’une lumière ample et douce. Je déclare : « C’est ici que je veux exposer, et le titre de l’exposition sera : Le Tropique des Marais ». Pour les locuteurs de langue polynésienne, le titre est une double entrée, les « marae » sont des lieux sacrés des cultes polynésiens, dont la prononciation se rapproche de « marais ». Je laisse sans contrainte Denis écrire sur ma démarche artistique et organiser l’exposition prévue, dans une année, en la collégiale de Loudun.
Je repars à Tahiti pour exposer pour le principe, mes Artographies à l’Assemblée de la Polynésie, et je retourne en France au début du printemps 2008 pour mon événement pictural à Loudun. Le jour du vernissage, une belle assistance emplit la Collégiale, le maire souhaite la bienvenue à toutes et à tous. Lorsque je dois prendre la parole, je deviens subitement aphone et des vertiges me transportent dans un ailleurs terrible. C’est la présence de ma fille qui me ramène dans la réalité du monde. Ce malaise était le prix d’âme à payer pour arriver à rompre la malédiction familiale. Inconsciemment, je l’ai écrit dans mon discours, « aphone », de bienvenue à cette exposition : « Madame, Monsieur, mon Art est le véhicule par lequel je vous invite à visiter chaque parcelle de mon éternité. Écoutez ! Je vous emmène dans ma réponse au souffle de mon créateur.
Imaginez, une étoile changeant de trajectoire.
Imaginez, un big-bang affectif…
Imaginez, le déchirement du verbe…
Imaginez, des combats sans illusion…
Imaginez,
Votre mort au rêve d’un rayon d’espoir…
Imaginez !
D’être l’autre,
Puis,
Complètement éclaté,
Le souffle de la Création vous recompose.
Oui !
Assis sur le rebord de l’univers
Vous apprenez le « chant » des étoiles,
Oui !
Par ma génitrice,
Mon âme crie de douleur.
Ma conscience a déraisonné…
Oui !
Je me suis éteint.
Oui !
Ni vide ni plein,
J’ai erré, j’ai erré, j’ai erré…
Puis,
La vieillesse venant,
Le parfum d’une Vérité,
Pénétra chaque parcelle de mon tout dispersé,
Il me créa un ciel de tendresse…
Vous mes autres,
Qui êtes-vous !
Moi…
Je suis.
CHAPITRE XVI
Transmission
Mon pays de naissance, coloré par le sable et le sel de la presqu’île guérandaise, rayonnera en moi jusqu’à mon dernier souffle. Ma conscience artistique, construite par le vent océanique, vieillit au souvenir de cet amour de la Bretagne. L’art a pénétré mon âme bien avant ma conscience, cette incroyable réalité a dirigé toute ma vie.
Pour aider à la compréhension de mon existence de créateur artistique, où rien n’est ce qui semble être, je vais vous donner mon opinion sur Picasso. Je pourrais choisir des dizaines d’autres artistes pour arriver aux mêmes conclusions, mais Picasso reste le plus emblématique des artistes peintres des temps modernes. Le génie de Pablo fut son impuissance à peindre ce qu’il voulait réellement créer. Je m’explique : une oreille absolue est la faculté d’identifier instantanément toute note entendue, la main absolue identifie et applique instantanément le trait ou la couleur réaliste sur n’importe quel support. Pablo rêvait de créer un trait poétique et recherchait, sans y parvenir, à le réaliser. Il dessinait instantanément la représentation exacte de ce que ses yeux discernaient, mais pas ce qu’il se représentait affectivement. Son cerveau semblait asservi à un « fantôme » qui lui interdisait d’exprimer ses émotions les plus profondes. À l’image des traits graphiques de Modigliani ou des perspectives de Cézanne, l’ambition de Pablo était d’inventer une écriture de ses émotions ou une perspective intime. Paradoxalement, le génie de Picasso fut sa main absolue au service d’une impuissance créatrice ; il est mort, pourtant, sans jamais atteindre son ambition graphique. Picasso pensait pouvoir se libérer de sa main tyrannique en dessinant comme un primitif puis à la fin de sa vie, comme un enfant. En réalité, Picasso a créé une nouvelle manière de peindre en devenant un chef d’orchestre pictural. Pour survivre à sa main absolue, Pablo orchestrait dans une symphonie poétique de couleurs et de formes les éléments créés par d’autres. Il est inutile, pour illustrer l’importance du paradoxe du sentiment d’impuissance dans la mutation créative d’un artiste, que je compare cette analyse sur Picasso avec le processus de mon « gommisme » (voir paragraphe 6).
Je préfère oublier la problématique du dessin, et aborder maintenant la couleur en affirmant que le noir est une couleur et non une absence de couleur. Pendant des dizaines d’années, j’ai suivi un faux raisonnement, car des académiciens ont affirmé que le noir est une pénurie de couleur, et leur proposition m’a paru juste. Alors, j’ai banni le noir de ma palette durant plus d’un demi-siècle. Mais, depuis la découverte de la matière sombre dans l’Univers, par des scientifiques, j’utilise le noir comme représentation du cosmos dans certaines parties de mes fonds de supports picturaux. Pour mémoire, cette matière cosmique appelée « noire » est invisible et représente 90 % de l’Univers ; les 10 % de l’espace qui sont visibles le sont grâce à la lumière qui sert, par ailleurs, comme unité de mesure. En me situant dans cette respiration incommensurable de l’espace, je peux projeter mes nébuleuses affectives dans la lumière cosmique avant de matérialiser mes émotions. Ma peinture est l’exemple néo-iconique d’une expression artistique contrariée, où la colère s’apaise avec le temps. Factuellement, sans la couleur noire, il me manquait un moyen unique d’intensifier la profondeur de mes représentations picturales. Ma palette de couleurs saturées était, certes, lumineuse, mais en contradiction avec mes prétentions artistiques. (Consultez mes œuvres de 2015 et 2017). Je suis fier d’avoir réussi à simplifier ma peinture sans entacher l’immortalité poétique de l’art. Le noir est bien une couleur, et non son absence.
Depuis ma naissance, l’incrédulité de la majorité de mon entourage m’a obligé à me remettre constamment en question. La grande majorité de ce voisinage ne croit ni en ma vérité ni en mon art. Ce comportement humainement immoral m’a obligé, pendant plus de soixante ans, à exister en mode de survie pour arriver à construire mon œuvre. Ces relations nocives démontrent que la prédation est dominante dans l’âme des hommes. Je combats de toutes mes forces cette nocivité humaine pour éviter de devenir misanthrope. Je gagne ce combat moral en inventant le concept de la « Bégrité ». La Bégrité est une version de l’humanité qui refuse l’anthropophagie mentale et la médiocrité. Ce concept explique mon choix de commencer cet ouvrage par mon enfantement intellectuel bien avant la naissance de ma mère. Je refuse d’être cet enfant prodige détruit sur l’autel de la médiocrité familiale.
Une anecdote minimise un récit en cachant des vérités compliquées à comprendre ou à accepter, parfois elle finit par bouleverser vos croyances. À Noël 2015, ma fille Véronique me propose de m’installer pour quelques mois au cœur du village d’Aubeterre-sur-Dronne, situé dans les Charentes à limite du Périgord. Mon ami Denis Dupré est présent dans cette maison pour m’aider à écrire, j’ouvre devant lui une enveloppe renfermant mon acte de naissance. À ma grande surprise, cet acte est une fable administrative. D’après Jean-Pierre Vincent, le premier adjoint au maire d’Escoublac La Baule, je suis né le premier mai mille neuf cent quarante-sept, à vingt-quatre heures trente minutes (cela ne s’invente pas) à La Baule-Escoublac ne deviendra commune de La Baule qu’en 1961. Cet acte est dressé le deux du mois de mai, sur la déclaration de madame Guillaume née Poitevin, Léonie. (Ma grand-mère se remariera seulement au début des années cinquante, après le décès de son mari Trichet). Suite à cette révélation, je n’éprouverai aucune surprise en découvrant que mon père biologique s’appelle « inconnu » et non Bessalem. (Consultez le chapitre 2). Cet incroyable faux authentique m’explique aujourd’hui l’origine de mon choix à créer mes œuvres artistiques sous le nom « Mathius ».
Au crépuscule de ma vie je me suis guéri de l’obscurité familiale et d’un entourage pervers. J’espère que cet exemple créera de nouvelles vocations artistiques sans donner raison aux médiocres. Pour apaiser ma colère, j’adopte l’enfant blessé en moi.
Avant de mourir, je veux finir mon œuvre
J’ai lutté toute ma vie contre l’interdit d’exister, aujourd’hui j’ai fini d’expliquer.
La création artistique est une des manifestations d’une raison métaphysique.
L’espoir est volonté.
En vérité, par ce livre j’ai vengé ma grand-mère et ma mère.
Punaauia, le 21 septembre 2017.
Mathius
Quelques dates pour mémoire :
En 1964, je me retrouve à Paris, travaillant et exposant mes premières œuvres écrites et dessinées sur les trottoirs et les murs de la capitale française.
En 1965, cette démarche précaire m’ouvre peu à peu les portes de plusieurs lieux de manifestations graphiques et la possibilité d’approfondir plus confortablement ma sensibilité créative : Peinture, Sculpture, Orfèvrerie, Artisanat d’art…
En 1970, départ pour Tahiti, Création, dans l’île d’un Atelier et d’un espace d’exposition. Première réalisation de sculptures en corail.
En 1972, devenu spécialiste, après en avoir été l’un des promoteurs, de la perle noire de Polynésie, je réalise plusieurs collections de bijoux en métaux précieux.
En 1973, l’attribution particulière du label « Qualité Tahiti » m’est décernée en reconnaissance des qualités de mon œuvre d’orfèvrerie et de bijoux.
En 1974, je crée ma propre galerie à Papeete et j’y exposerais durant neuf ans mes œuvres en permanence : Bijoux, sculptures, peintures, orfèvreries, poésies…
En 1984, Grande exposition picturale au salon des Arts du Taharaa.
À partir de 1985, plusieurs participations au Festival des Arts du Pacifique et au Musée de Tahiti et des îles.
En 1986, je suis à l’initiative et Cofondateur du groupe de peinture « Aruru » à Tahiti.
En 1988, je suis à l’initiative et Cofondateur de l’Atelier du Sépik avec Christian Goussault à Tahiti.
De 1989 à 1994, je participe à diverses et nombreuses expositions privées et personnelles en Nouvelle-Zélande à Auckland, etc. Je participe à des expositions collectives et des festivals internationaux. Acquisition régulière d’œuvres par plusieurs collections particulières françaises, américaines et tahitiennes entre autres.
De 1994 à 1997, suite aux harcèlements judiciaires du Gouvernement de Polynésie en ma qualité de Secrétaire général bénévole de la Ligue des Droits de l’Homme de Polynésie, je refuse d’exposer en Polynésie, je fais une semi-retraite picturale en Nouvelle-Zélande et en France pour ne pas perdre mon talent d’artiste et mon âme de créateur.
En 1997, le 21 septembre, je suis à l’initiative et cofondateur avec Alain Féral de « L’Atelier Janus II » et j’expose à Paris à « LA MÉTHODE » place DESCARTE à la Montagne Sainte Geneviève.
En 1998, je vis une retraite picturale à Toulouse.
En 1999, après des années de réflexion sur le comment communiquer lorsqu’un créateur artistique est marginalisé, je crée « Annalphabet » (une sorte de police de caractères déposés à l’INPI).
En 2000, je crée de la technique picturale « Artographie » (marque déposée). Cette technique achève plusieurs dizaines d’années d’une démarche et de travail intense de cherchant artistiques en matière de communication créative.
En 2000, je suis cofondateur avec Melissa Eidson de New York du Mouvement pictural « U Xpress Movement ». (Mouvement achevé par le mariage de Melissa).
En 2001, je finis d’écrire « Regard sur mon Art », testament artistique que j’ai écrit juste avant une très grave crise cardiaque m’ayant valu une opération à cœur ouvert. (Livre publié en septembre 2002)
De nouveau vivant, je crée mon propre et véritable site www.mathius.com, avec l’aide de mon fils Olivier. En 2003, j’expose à la GALERIE LE CHEVALET à Papeete…
En 2004, je prépare une Exposition pour 2006 et continue mon combat humaniste qui fait partie intégrante de mon art.
Mes expositions en Europe, suite aux élections françaises sont repoussées en 2008 et 2009.
Après mon exposition à Loudin je commence à écrire « l’espoir est volonté ».
Bibliographie :
Articles- « Paris jour » — « La dépêche de Tahiti » - « La Tribune » - « Le Journal de Tahiti - “Les Nouvelles de Tahiti” - “Le Maîto” — “L’ÉCHO de Tahiti” — “Le Nouveau journal” — “Le Heral Tribune” — “Ouest-France” — “Le Veà Porotetani” (Mensuel protestant de Polynésie française) — Pour la calomnie envers ma personne “Tahiti Pacifique”.
« L’Esclafaitte de L’ARTISTE » dont je suis le fondateur » - « La Mouche Maçonne » dont je suis le fondateur.
Radio, TV- Interviews sur Radio1, RFO, Radio Tahiti, RTA, Radio Tefana. Télé Fenua.
Livres parus sur « l’artiste » : Dictionnaire Des Peintres Inspirés par Tahiti, Dictionnaire des noms tahitiens, Regard sur mon Art.
Par ailleurs en 1992, je suis à l’initiative et co-fondateur et depuis 2001 Présidents de la Ligue Polynésienne des Droits Humains (EX Ligue des Droits de l’homme de la Polynésie française). Ligue qui fut affiliée sous ma Présidence à la Ligue Française des Droits de l’Homme et qui est devenu membre correspondant depuis 2004 de la Fédération internationale des Droits de l’Homme (FIDH).
J’ai démissionné de la Ligue Polynésienne de Droits Humains en mai 2005 une fois ma mission terminée, car j’ai été jusqu’au bout de ma logique humaniste en Polynésie française en matière associative.
En novembre 2000, je suis Membre du Comité d’Éthique de la Polynésie, dont je suis à l’initiative.
Le 15 mai 2001, je suis co-fondateur et Vice-président de l’association de défense des victimes de l’exclusion de la Polynésie « TEMURIAHOE » dont je démissionne avec d’autres fondateurs, la Présidente de l’association faisant preuve de sectarisme.
Depuis, 2008 je refuse d’exposé publiquement.
ALAIN BESSALEM alias MATHIUS
Boîte postale : 60747 Faaa 98704 Tahiti Polynésie française
TEL : 689 87782827
alainmathius@mac.com
Facebook : https://m.facebook.com/alain.mathius.5
©Mathius L’espoir est volonté.










































































































































































































































